Frédéric Dayan, CEO de ExactCure : « Tester son produit par le terrain ! »

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L’histoire commence dans un bistrot autour d’une bière, lorsqu’un proche de Frédéric Dayan lui confie son embarras. Cet ami à la fois pharmacien et professeur de médecine est bien en peine d’expliquer de manière précise et rigoureuse à ses élèves comment ajuster le dosage des médicaments selon des particularités des patients. Prescrire une molécule donnée à un obèse ou une personne atteinte de problème d’élimination rénale exige d’augmenter ou diminuer le dosage du médicament, soit ! Mais si la personne est à la fois en surpoids et sujette à des soucis rénaux ? « Alors là », déplore le médecin, « cela se fait bien souvent au doigt mouillé. »

Pourquoi ? Car chacun de nous réagit différemment aux médicaments en fonction de critères dont le trop grand nombre rend l’appréhension quasi impossible pour le cerveau humain. Et cela n’est pas sans conséquence : entre 15 000 et 30 000 personnes succomberaient chaque année en France suite au phénomène iatrogénique (mauvais usage de médicaments)…

Pour résoudre cette problématique, Frédéric Dayan, fondateur et CEO de la startup ExactCure, a conçu votre “jumeau digital”…

Pourquoi cette solution ?

Je suis à la croisée des mathématiques, de la physique, de la modélisation et de la pharmacie. Avant de monter ExactCure, je travaillais chez Dassault Systèmes où je dirigerais une équipe de recherche et développement sur la modélisation et la création du médicament. J’ai souvent repensé à cette conversation avec mon ami et me suis dit qu’il serait judicieux d’appliquer le principe de la bio modélisation à la prescription du médicament, et non plus seulement à sa conception. En France et ailleurs, le problème iatrogénique est trop souvent létal. Chez nous, il cause en moyenne cinq fois plus de mort que les accidents de la route…

Pour lutter contre ce phénomène transposable à tous les pays occidentaux, nous nous sommes livrés à près de trois ans de recherche avant de créer en 2018 la startup ExactCure. Notre promesse : modéliser l’humain pour anticiper les effets des médicaments en fonction des individus. Pour mener à bien ce projet, nous avons misé sur plusieurs technologies de pointe, comme l’intelligence artificielle ou le data mining, en nous appuyant sur l’expertise de spécialistes en mathématiques, data science et pharmacie. Aujourd’hui, nous sommes basés dans le sud-est de la France, avec une petite dizaine de collaborateurs, et nous nous apprêtons à boucler une levée de fonds…

A qui s’adresse ExactCure?

Notre service entend faciliter la vie des médecins et pharmaciens, qui ont parfois besoin d’assistance, et de leurs patients, qui ne comprennent pas toujours bien le traitement auquel ils sont soumis. Nous nous adressons à ces deux typologies de personnes via différents canaux, site web pour les professionnels, et application mobile pour les particuliers. Pour pouvoir être mieux accompagnés, ces derniers se doivent de remplir en ligne un profil de manière détaillée en répondant à plusieurs questions panoramiques… Age ? Sexe ? Faites-vous du squash ? Mangez-vous des brocolis ? Êtes-vous sous prozac ? L’objectif de cette récolte de données, les denrées les plus précieuses de notre époque, est de leur attribuer un « jumeau digital » grâce auquel simuler les effets des médicaments.

Pour cela, nos armes sont l’intelligence artificielle et la bio modélisation, soit le fait de modéliser le vivant pour anticiper les différentes réponses des hommes aux médicaments. Les personnes que nous sommes le plus à même d’aider sont les patients chroniques, soit plus de dix millions de personnes en France, pour qui les médicaments sont devenus des compagnons de vie… Les individus souffrant par exemple de fortes douleurs articulaires sont parfois dans l’incapacité d’organiser les tâches de la vie quotidienne car ils ne savent jamais quand ils parviendront à soulager leurs symptômes. Or, notre solution permet par exemple de spécifier qu’un Doliprane pris à 10h30 commencera à agir sur telle personne à partir de 11h03, pour atteindre un pic d’efficacité à 11h35 et ne plus avoir d’effet à 17h02.

Où en êtes-vous en ce moment?

Nous nous apprêtons à sortir une version bêta de notre application et à la tester sur une cohorte de patients volontaires, dans le contexte de maladies chroniques inflammatoires. Cette phase est cruciale ! Il est bien sûr impératif pour nous de mettre notre produit à l’épreuve du terrain. Cela nous permettra d’estimer les usages et de nous assurer que notre vision est compatible avec les comportements des malades. Nous comptons obtenir par la suite le statut de « dispositif médical », valable à l’échelle européenne, avant de nous tourner vers d’autres aires thérapeutiques. La psychiatrie en particulier est un secteur qui nous intéresse beaucoup, notamment en ce qui concerne le traitement des malades bipolaires.