Les talents et la tech #5 : le vivier des sciences sociales

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Cet épisode est le dernier d’une série d’articles traitant de la question des talents dans le monde de la tech. Nous abordons ici l’enjeu de la diversité intellectuelle chez ceux qui font le monde de demain.

A l’ère de l’incertitude, de grandes questions de société se posent auxquelles la science des chiffres seule ne peut répondre. Les géants de la tech l’ont bien compris : ils collaborent avec des philosophes, se rapprochent des circuits académiques et leurs data scientist travaillent main dans la main avec des social scientists. Les chercheurs en sciences sociales sont-ils alors les nouveaux talents de la tech ?

Dans le domaine des sciences sociales, si quelques auteurs se bousculent sous les feux des projecteurs, l’immense majorité demeure invisible au yeux du grand public. Aux Etats-Unis, la moitié des 1,8 millions de papiers publiés chaque année n’ont été lus par personne et 90% d’entre eux ne seront jamais cités. « En matière de valorisation des sciences sociales un mouvement d’ampleur reste à impulser » estime le chercheur français Emmanuel Taieb pour The Conversation. Ces recherches, longues et riches, finissent dans les archives d’un monde saturé de publications, et la société n’en tire aucune leçon.

Mon chercheur bien-aimé

Pourtant, il est un domaine où le travail de ces chercheurs est directement valorisé : celui de l’entreprise. Aux Etats-Unis, la conférence EPIC créée il y a une quinzaine d’années compte aujourd’hui plus de 600 chercheurs en sciences sociales, la majorité d’entre eux travaillant au sein même des GAFA. Partage de bonnes pratiques et synergie entre les métiers, la conférence a pour objectif de « promouvoir la valeur de l’ethnographie au sein de l’industrie ». Car la Silicon Valley compte son lot d’ethnographes et autres social scientists : ils seraient plus d’une centaine chez Intel, près de 70 chez Uber et déjà 130 chez Spotify. Aujourd’hui intégrés aux équipes produits, ils travaillent main dans la main avec les ingénieurs, les data scientists, et permettent ainsi d’interpréter les données récoltées, ou de corroborer par des chiffres leurs hypothèses construites sur le terrain. Intégrés à la R&D, ils réfléchissent également aux futurs usages d’une technologie et influencent les choix de conception. On les trouve maintenant à la tête des mastodontes du numérique : Stewart Butterfield, CEO de Slack, a étudié la philosophie et l’histoire, profil qu’on retrouve chez Paypal, d’Airbnb et Linkedin. Un versant de la tech mal connu chez nous : « En France, les sciences sociales sont méprisées par les entreprises de la tech, alors qu’elles sont la norme de l’autre côté de l’Atlantique » nous confie le philosophe et chercheur Hubert Etienne.

En panne de boussole

Face aux mutations incertaines de notre monde ballotté entre innovations technologiques, enjeux écologiques et transformations sociales, la traditionnelle boussole qui permettait aux dirigeants d’élaborer un plan stratégique à 20 ans est en panne. « Aujourd’hui, les technologies en matière d’IA sont véritablement matures, elles convergent et redéfinissent les cartographies d’influence » énonce Hubert Etienne. A l’époque du règne de l’incertain, les qualités inhérentes à l’étude de la philosophie et des sciences sociales sont également celles préconisées par l’étude Future of jobs du Forum Économique Mondial : esprit critique, créativité, flexibilité cognitive et résolution de problèmes. « Ceux qui manient les sciences sociales sont d’autant plus importants qu’ils auront les compétences que la machine n’aura pas ».

Dans ce cadre le philosophe, à travers ses interrogations et ses propositions, peut accompagner l’entreprise dans la redéfinition de sa raison d’être. Il peut l’aider à définir ses orientations stratégiques à partir de ses valeurs et de la vision du monde qu’elle propose. Car les transformations violentes de notre société reposent tout un tas de questions fondamentales : Qu’est-ce que le travail ? Où commence notre vie privée ? Un robot a-t-il des droits ? Les entreprises, jusqu’alors épargnées, doivent à présent proposer des réponses à ces interrogations. Aux yeux du philosophe et chercheur en éthique de l’IA, la responsabilité est totale : « Aujourd’hui une entreprise comme Google développe un sens de l’Histoire. Les scandales ayant éclatés l’année dernière, elle prend pleinement conscience de son impact sur le monde ».

L’éthique ne se passe de philosophe

Et quand on parle d’intelligence artificielle, c’est l’éthique qui nous saute à la figure : le philosophe ou le Chief Ethics Officer devrait être celui qui s’assure que l’entreprise respecte une morale préétablie, « il est difficilement concevable de faire de l’éthique sans philosophe » postule le chercheur. La multiplication des codes éthiques privés peine d’ailleurs à aboutir à de véritables bonnes pratiques à l’échelle internationale. Le philosophe suggère qu’un premier pas serait de diversifier les profils de ceux qui font évoluer les capacités de l’intelligence artificielle à toute vitesse : « Ce qui est inquiétant, c’est l’uniformité sociologique des développeurs qui sont derrière l’IA ». Les ingénieurs ont souvent une approche conséquentialiste et utilitariste qui oriente le développement de la technologie selon leur seule vision du monde. Si les produits technologiques qui sont conçus aujourd’hui font le monde de demain, il est en effet temps de s’interroger sur les profils de ceux qui les pensent. « On aurait évité les biais de l’IA si on avait intégré une plus grande diversité intellectuelle » souligne Hubert Etienne.

Alors que le rapport Viliani pose les bases d’une réflexion sur l’éthique de l’intelligence artificielle, la France peine à orienter elle-même le développement de la technologie, faute de moyens…