Les talents et la tech #2 : Ceux qui n’ont pas les mêmes chances

Cet article est le second d’une série consacrée à la question des talents dans le monde de la tech. Après le sexisme du secteur, nous abordons le sujet de la diversité en questionnant les barrières qui sont encore érigées face à ceux qui ne cochent pas les cases.

A Paris, l’écosystème entrepreneurial a explosé. Les incubateurs se sont multipliés, des startups se sont lancées à pleine vitesse, et les premières pépites françaises en ont inspiré d’autres. La géante Station F a fait briller les yeux de qui rêvent d’échapper à leur condition économique. Pourtant, on en a pas fini avec la reproduction sociale : les startuppeurs sont encore ces jeunes issus de milieux favorisés, armés d’un BAC +5.

L’ascenseur social est (ver)rouillé. France Stratégie publiait l’année dernière ce rapport qui confirme nos plus pessimistes pronostics : aujourd’hui, un enfant d’ouvrier français a 4,5 fois moins de chances qu’un enfant de cadre supérieur d’appartenir aux 20% les plus aisés de la population. Pour certains, l’entrepreneuriat représente alors une voie d’émancipation, une promesse. Pourtant, le monde des startups est comme les autres : il a ses codes et ses barrières, souvent excluantes pour ceux qui n’ont pas le profil du jeune citadin tout droit sorti d’école de commerce.

Au delà du périph’

Contre cette discrimination inavouée, les initiatives françaises se sont multipliées. Pour favoriser la diversité sociale dans le milieu de la tech et de l’innovation, le précédent gouvernement lançait également le programme French Tech Diversité, allouant une petite partie du budget French Tech à cette problématique de l’inclusion sociale. Un sujet éminemment politique qui résonne avec les initiatives associatives comme celle des incontournables weekends de hackathon estampillés Startup Banlieue, à la tagline évocatrice « impossible n’est pas banlieue ». Depuis deux ans, la mission de Faizal Nguyen et son équipe consiste à « valoriser l’entrepreneuriat comme chemin de réussite sociale, en inspirant les jeunes grâce aux réussites d’entrepreneurs banlieusards ». Depuis, des centaines de jeunes issus de milieux difficiles ont pu profiter de ce coup de pouce, et des dizaines de partenariats ont été conclus avec de grandes entreprises françaises. De quoi sensibiliser l’écosystème à cette question longtemps mise sous le tapis.

« Ceux qui pensent différemment »

Après l’inspiration, le prototypage de projets, c’est le besoin d’accompagnement et de réseau qui prend le relai. Il y a deux ans, Station F lançait le Fighters Program pour « les entrepreneurs qui ne sont pas partis avec les mêmes chances ». L’objectif : proposer un programme d’accompagnement gratuit à une poignée de profils qui n’ont pas de quoi se l’offrir — réfugiés ou jeunes issus de quartiers difficiles. Un vrai succès à en croire les centaines de candidatures. Dans un autre style, le Crédit Coopératif et ses partenaires inauguraient en ce début d’année leur « incubateur de l’inclusion », nommé l’Envolée à partir du constat que « pour inventer des solutions inédites, il faut regarder du côté des viviers de talents inexplorés, là où se trouvent des femmes et des hommes qui pensent différemment ». Un lieu et un programme d’incubation doivent permettre à des « entrepreneurs non-conformistes » de développer leur projet social, ancré dans un territoire.

Encourager la diversité de regards

Au delà de l’ambition politique, la mixité sociale est un vecteur d’innovation dont on ne doit pas se priver : « c’est cette diversité de parcours, de regards, de culture, qui permet de créer des choses nouvelles » nous confie l’entrepreneur Anthony Babkine. Lui-même issu d’un quartier défavorisé, il a trouvé son premier job grâce au cabinet de recrutement spécialisé dans l’inclusion sociale, Mozaïk RH. Depuis, il s’est donné pour mission de diffuser l’opportunité entrepreneuriale auprès des jeunes exclus comme lui des circuits conventionnels. « La révolution numérique sera décevante si elle n’est pas représentative de la diversité des territoires » affirme le jeune homme. L’année dernière, il lançait avec son équipe l’initiative Diversidays, un programme de formation et une conférence « anti-Tedx » qui prône « le numérique comme accélérateur de diversité ». Pour aller chercher ces profils hors-circuit, il collabore avec des associations dédiées à l’égalité des chances. L’un des grands enjeux qu’il identifie est celui de la confiance en soi. « Nous formons les talents aux softs skills, car ils sont souvent dans une logique d’auto-censure ». Savoir mobiliser autour d’un projet et parler en public avec éloquence, des compétences peu enseignées en France selon l’entrepreneur social. Il nous invite à reconsidérer la figure du parfait startupper : « un entrepreneur doit conjuguer avec ses différences et ses faiblesses et croire profondément en son projet ». Anthony se donne une année pour réussir à faire rayonner le projet Diversidays et valoriser « le numérique en tant que porte ouverte sur le monde » auprès de ceux qui ne voient pas cette opportunité — c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

Dans le prochain épisode, nous parlerons des évolutions dans le recrutement et la rétention de ces talents sous le prisme des managers et des ressources humaines.