Les talents et la tech #1 : L’autre moitié de l’humanité

Cet article est le premier d’une série dédiée à la question des talents dans le monde de la tech. En commençant par la sujet de la mixité, nous étudierons comment les transformations sociales et les nouveaux modes de travail impactent ce milieu en perpétuelle évolution.

Après le harcèlement sexuel chez Uber et les inégalités de salaires chez Google, la fracture qui sépare encore les hommes et les femmes dans la tech est plus que jamais pointée du doigt. C’est dire que les chiffres piquent les yeux : en France les femmes ne représentent que 15% des entrepreneurs, et dans le monde moins de 4% des diplômées du secteur. Comment dès lors, enrayer la tendance et inclure les talents féminins dans la conception des produits qui feront demain ? Si les initiatives françaises en la matière ne manquent pas, les chiffres demeurent décourageants.

Un long chemin

Tech, numérique, innovation, entrepreneuriat… Appelez-les comme vous le voudrez, ça ne changera pas le constat : les secteurs d’avenir, qui recrutent à tour de bras, font peu de cas des talents féminins. Un constat désobligeant au coeur de l’actualité, qui a fait naître son lots d’initiatives militantes. Pour aborder le sujet, nous avons rencontré Lorraine Lenoir, directrice des opérations chez Social Builder, déterminée à faire bouger les choses : « on voit une tendance de fond qui est très positive ». La startup sociale qui oeuvre pour « l’égalité femmes-hommes dans les métiers du numérique » attaque le problème par tous les bouts et travaille de manière systémique, de la formation à l’orientation en passant par la sensibilisation des entreprises. Pour faire évoluer les mentalités, Lorraine se bat contre les stéréotypes, « le numérique requiert des compétences qui ne sont pas réservées aux hommes ». L’association forme des femmes aux métiers techniques comme celui de data scientist, « avec un taux d’insertion professionnelle de 85% ». Pourtant, Lorraine nous confie que chemin à parcourir est encore long : « Il y a encore beaucoup d’actions à mener, tout ce qui peut faire bouger les choses doit être encouragé ». Que manque-t-il encore à ces femmes pour parvenir à intégrer le monde fermé de la tech ?

Où sont les stars ?

L’une des pistes est évidemment celles des roles models, ces figures inspirantes qui servent de guides. La France, déjà mal lottie en modèles masculins, manque cruellement de profils féminins. C’est pourquoi l’association StartHer qui vise à « donner de la visibilité et susciter des vocations tech et entrepreneuriales chez les jeunes filles et les femmes », promeut chaque année une poignée de femmes à suivre dans cet écosystème. Dans le millésime 2019, on compte Julie Chapon la cofondatrice de la pépite Yuka ou Stéphanie Hospital fondatrice du fonds d’investissement One Ragtime. Pourtant, ces figures entrepreneuriales sont encore très peu présentes lors des grandes messes du monde de l’innovation tech, miroirs de cet écosystème d’hommes blancs de plus de quarante ans. Si cette année au CES on a pu en écouter quelques unes lors des grandes keynotes, cela n’avait pas été le cas pendant les deux dernières éditions. Un effort de mixité encore mince notamment lorsqu’on s’aperçoit que les entrepreneuses de l’Eureka Park se cantonnent surtout aux secteurs de la beauté et des produits pour bébés…

Tous perdants

Autre obstacle de taille : l’accès aux ressources. Seul 2,6% des investissements des fonds sont dédiées à des startups menées par des femmes. Un enjeu auquel s’attaque avec courage Tatiana Jama, que nous avions rencontré et qui a lancé avec vingt-et-une autres entrepreneuses le mouvement SISTA. Elle fait constat que le nouveau plafond de verre des femmes entrepreneuses dans la tech se situe dans l’accès aux financements : « On peut encourager une femme à entreprendre, la former, lui fournir les bons outils mais si à la fin personne ne la finance… ». Un problème d’autant plus important dans la tech où les financements de départ sont souvent très élevés.

La discrimination se paye alors dans la performance des produits tech, qui souffrent de la monochromie de leurs concepteurs. « Il est prouvé que les équipes mixtes surperforment par rapport à des équipes essentiellement masculines, à tous les niveaux » souligne la cofondatrice de Visualbot.ai. Notamment, une équipe de concepteurs mixte permettrait à Google d’éviter les biais sexistes de son outil de traduction qui assignait un genre masculin à certaines professions et un genre féminin à d’autres, étonnement moins prestigieuses…

Dans le prochain épisode, nous élargirons la problématique de la mixité des genres à celle de la mixité sociale. Nous parlerons diversité et égalité des chances pour approcher les talents de ceux qui ne cochent pas toutes les cases.