Lever le voile sur le digital labor

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Quand les robots nous soulageront-ils du travail ? « Prenons notre mal en patience », nous soufflerait le sociologue Antonio Casilli. Aux yeux du chercheur, le numérique, loin de nous extraire du travail, ne fait qu’en créer de nouvelles formes peu reluisantes. Quelles sont ces micro-tâches qui se cachent derrière les algorithmes, l’IA et les plateformes numériques ?

Le travail derrière les algorithmes

Il y a quelques jours était publié le dernier livre du spécialiste du digital labor, le sociologue Antonio Casilli, En attendant les robots : enquête sur le travail du clic. Plutôt que de souscrire à la thèse du remplacement de l’homme par les machines, le chercheur pointe du doigt le travail invisible, délocalisé et précarisé de notre économie numérique. Notamment, il met en lumière la part humaine de l’entraînement des algorithmes d’intelligence artificielle : « Il faut que quelqu’un enseigne à ces machines comment se comporter face à des données. Ce quelqu’un n’est pas un ingénieur ou un data scientist, mais celui qu’on appelle un micro-tâcheron, un tâcheron du clic. » Selon le chercheur de l’EHESS, il s’agit d’un travail bien particulier, réduit en de petites tâches fragmentées et produisant de la donnée. Des plateformes comme Amazon Mechanical Turk proposent en effet de mettre en relation des entreprises souhaitant sous-traiter un travail numérique, et des « ouvriers » payés à la micro-tâche, vivant sur l’autre moitié du globe, un phénomène encore méconnu du grand public malgré son ampleur mondiale. A ce micro-travail s’ajoute le « travail gratuit », celui que fournissent les utilisateurs des plateformes en l’échange de l’accès à un service, on parle alors de weisure (contraction de work et de leisure) : « Chaque fois qu’en tant qu’usager nous labellisons une image ou postons un tag, nous entraînons des intelligences artificielles ». Alors qu’on croyait le développement de l’intelligence artificielle réservé à une élite technophile, il s’avère que nous en sommes tous les architectes…

Les petites mains des plateformes

Parmi les tâches ingrates qui font fonctionner notre économie numérique, on trouve les méconnus « nettoyeurs ». Cette économie secrète des content moderators a été percée à jour par le récent documentaire Arte « The Cleaners ». En Asie du Sud, ces travailleurs sont chargés de visionner et de supprimer tous les contenus qui enfreignent les règles des réseaux sociaux. Un travail dénoncé comme traumatisant à cause de la violence des images visionnées à longueur de journée par les nettoyeurs. Problème technologique et politique, les réseaux sociaux reposent encore sur une importante masse de travail humain, opaque et difficilement quantifiable. Officiellement, Mark Zuckerberg a annoncé au mois de novembre avoir constitué une équipe de 30 000 modérateurs et supprimer déjà plus de deux millions de publications indésirables par jour. Derrière nos publications, une armée de missionnaires du clic dont le travail commence à peine à être reconnu comme tel.

Fermes à clic et astroturfing

L’astroturfing, fléau des Internets, est l’utilisation de méthodes de marketing viral pour simuler un mouvement populaire. Il permet à des organisations politiques ou à des marques de gonfler leur popularité. L’envers du décors, ce sont ceux qui s’organisent pour vendre cette popularité : les fameuses « fermes à clic ». Ces organisations illégales génèrent quantité de faux comptes sur les réseaux sociaux et proposent ainsi de la popularité artificielle à des marques. Nombreuses sont les entreprises qui n’hésitent plus à leurs commander des likes, des followers et autres fans. Régulièrement, les plateformes elles-mêmes, de Weibos à Facebook, tentent de chasser ces faux comptes qui polluent les réseaux. Pourtant, de plus en plus sophistiqués, ils sont difficiles à identifier, si bien qu’une étude américaine de 2017 suggérait que 15% des utilisateurs de Twitter étaient en réalité des bots, soit 48 millions de comptes Twitter automatisés. Un fléau aux yeux des plateformes elles-mêmes qui voient leurs précieuses données faussées et leur modèle économique fragilisé, mais également aux enjeux politiques : Facebook avait annoncé en France la suppression de plus de 30 000 faux comptes à la veille des présidentielles. La lutte s’organise en ligne, mais aussi sur le terrain : il y a deux ans, la police cambodgienne aurait retrouvé plusieurs centaines de milliers de cartes SIM entreposées dans l’une de ces introuvables « fermes à clic ».

Plutôt que de remplacer le travail humain, les robots l’occultent. Longtemps ignorés, les premières enquêtes nous permettent aujourd’hui de mettre des mots sur les dommages collatéraux de la course au tout numérique. Travailler à la régulation de ces nouvelles formes de travail est donc le défi de notre époque — et celle du chercheur Antonio Casilli.