Hackathons : après le mythe du « hacker-way », la réalité…

Credit : Markus Spiske

Pour commencer cet article sur les hackathons, replongeons-nous un instant dans cette scène mythique du film The Social Network (2010). Pour sélectionner ses premiers stagiaires, Mark Zuckerberg organise nuitamment un mini hackathon. Toutes les dix lignes de code, un shot de vodka, et un objectif insolent : l’accès au rooter de Harvard en moins de dix minutes. Tous les ingrédients composant un hackathon digne de ce nom (un temps resserré, un espace clos, un but – plus ou moins difficile à atteindre, une poignée de petits génies de l’informatique en t-shirt…) présentés dans cet extrait posent les bases de ce qui deviendra l’un des piliers de la culture startup.

Depuis une dizaine d’années, les hackathons fleurissent au sein de la Silicon Valley. Aujourd’hui, ils se sont infiltrés chez tous ceux qui se piquent d’innovations, depuis les petits acteurs agiles aux grands groupes enthousiastes, en passant par la Fashion Week de Paris ou encore…le Vatican. En mars dernier, une centaine d’étudiants a codé 36 heures d’affilées pour tenter d’apporter des solutions à des enjeux tels que l’inclusion sociale, la crise des réfugiés ou encore l’étiolement des dialogues interreligieux… Ou quand le hackathon frappe là où l’on ne l’attend pas.

L’injonction au travail forcené par le code

Et la mode de ces petits marathons de création revisités à toutes les sauces ne fléchit pas, comme en témoigne la popularité croissante de Major League Hacking, spécialisée dans la création de ce type d’événement à destination des étudiants. Créée en 2013 par le jeune américain Mike Swift, la startup a déjà inscrit à son compteur plus de 200 hackathons ayant rassemblé près de 65 000 participants…

Mais après avoir été porté aux nues, l’événement-signature de la Valley se voit âprement critiqué par certains sociologues. Car en plus de ne pas déboucher sur de véritables innovations pratiques, les hackathons seraient surtout un prétexte pour faire travailler gratuitement des développeurs ambitieux désireux de faire leurs preuves… C’est le constat qu’a dressé Sharon Zukin, professeur de sociologie au Brooklyn College, après avoir observé de près durant plus d’un an différents hackathons tenus par des entreprises dans l’état de New York. Dans son étude, la sociologue argumente que cette pratique contribue à nourrir l’illusion que des hackathons naîtront des produits ultra innovants qui serviront le bien commun… Et plus le mythe se fortifie, plus les hackathons attirent travailleurs et dirigeants. Sous couvert d’innovation, les entreprises misent sur l’attrait de cette tendance devenue mainstream pour faire travailler gratuitement leurs employés…

Quand la contre-culture devient la culture

Ce qui était alors confiné au paysage de la sous-culture hacker, avec son lot de nuits blanches, son goût du défi, et sa supposée addiction aux pizzas et aux Doritos, s’est diffusé à grande échelle dans tous les écosystèmes. Avec les hackathons, c’est l’éloge de l’état d’esprit entrepreneurial et du succès acquis dans la souffrance, et la prolifération des slogans « Soviet-style » vantant les plaisirs du travail… Pour Sharon Zukin, la sous-culture de hier est donc imposée comme nouvelle norme romancée par les corporate dans le but de justifier des emplois de plus en plus précaires, où l’employé se doit de se « marketter », de s’investir, et de se dépasser. Si dans le monde de l’entreprise ces idées sont communément admises, elles ne manquent pas de heurter la sensibilité des chercheurs. Pour la sociologue, le modus operandi relève de l’exploitation, d’autant plus que beaucoup des hackathons en entreprise se déroulent le week-end, hors des horaires de bureaux. A ses yeux, la tendance revêt donc presque les consonances d’une dystopie orwellienne, dont elle revisite les slogans, façon hackathons : “Work is Play,” “Exhaustion is Effervescent,” ou encore “Precarity is Opportunity.”

Pourtant, la pilule passe bien. Selon l’entrepreneur Mark Swift, 86% des étudiants ayant participé à ce type d’événement considèrent les hackathons comme des événements à caractère joyeux, remplis d’émotions, et permettant d’apprendre vite et bien du contenu indisponible à l’université.

N’en déplaise à Sharon Zukin, la mode des hackathons n’est pas encore prête à passer l’arme à gauche…