Amélia Matar, fondatrice de Colori : « Enseigner le numérique, sans écrans »

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Les premiers développeurs ne cessent de rajeunir, alors que l’Education Nationale préconise l’apprentissage du code dès la maternelle. Le postulat sous-jacent est pourtant discutable : faut-il raisonner comme une machine pour s’épanouir dans le monde technologique de demain ? Faut-il céder à l’injonction du « tous codeurs » ?

Amélia Matar fait partie de ceux qui veulent équiper les tous petits, à la différence notable que l’objectif de l’entrepreneuse est justement de dépasser la question du code pour développer l’esprit critique des générations à venir, en leur donnant les clés de compréhension de la culture numérique — le tout sans écrans. C’est à cet effet elle a créé Colori, qu’elle a accepté de nous présenter.

 

Quelle est l’origine de Colori ?

Colori est né en septembre de l’année passée. J’ai toujours été très sensible aux enjeux du numérique, et j’exerçais dans ce secteur chez NUMA à Paris. Puis j’ai eu un enfant, ce qui m’a donné le goût de la question de la transmission. Je remarque quotidiennement la fameuse plasticité neuronale du jeune enfant, un moment très important d’apprentissage qu’il faut saisir. Aujourd’hui chez Colori nous proposons des activités Montessori auprès de jeunes enfants, pour les outiller face aux enjeux du numérique.

 

Pourquoi avoir choisi d’enseigner la technologie sans la technologie — ou plutôt sans écrans ?

Parce que les écrans ne sont tout simplement pas préconisés pour les jeunes enfants. Avant sept ans, c’est l’écran en tant que tel qui captive l’enfant, le contenu pédagogique passe au second plan. J’ai également compris en me rapprochant du milieu de l’informatique que le numérique était avant tout fait de concepts que l’on peut manipuler. J’ai cherché ce qui existait dans l’enseignement des petits, et j’ai découvert le robot Cubetto, développé selon une approche Montessori. On utilise donc un peu de technologie, mais surtout des supports de jeux classiques, et pas d’écrans !

 

Quels sont les avantages de l’approche Montessori dans ce contexte ?

C’est une approche qui a fait ses preuves chez le tout petit enfant, qu’il s’agisse de la lecture, des mathématiques, de la géographie… Le principe fondateur est le travail autonome de l’enfant, et le libre choix de ses activités. Chez Colori, on n’impose pas une seule activité aux enfants, mais on les laissent choisir parmi plusieurs possibilités, ce qui semble être la condition d’un apprentissage motivé. La posture de l’adulte est également importante, tout comme le matériel d’apprentissage, minimaliste dans son approche : on utilise des jeux qui traitent d’un seul concept chacun.

 

Pensez-vous que nous serons bientôt dépourvus face au développement technologique si nous n’adaptons pas l’enseignement ?

Sans souscrire à la théorie de la singularité, je pense qu’il est important d’admettre que des gens qui ont des moyens influencent le cours de la société, si bien que la technologie prend une place de plus en plus importante dans nos vies.
Ce qui me paraît plus juste ce sont les propos du psychiatre Serge Tisseron : on observe des relations de dépendance, de l’empathie vis à vis des artefacts, qui rendent urgente la prise de distance vis à vis de ces machines. Etre capable de différencier ce qui relève du vivant ou non, c’est essentiel. Quand on voit que les internautes se prennent d’empathie pour le robot Atlas lorsqu’il est bousculé par ses ingénieurs, on se rend compte du risque que nous courons.

 

Apprendre avec des robots dès le plus jeune âge, est-ce vraiment apprendre à dissocier l’artificiel du vivant ?

Oui je pense qu’il est important d’être familiarisé très tôt à ces notions, étant donné que le numérique est partout. Notre approche est justement de veiller à décortiquer les robots avec les enfants, et observer méticuleusement chacun de ses composants, pour les expliquer et les démystifier. De toute façon, il faut être réaliste, on ne pourra pas protéger nos enfants des écrans, ils y sont déjà confrontés de façon continue. Il faut donc les armer pour comprendre ce monde qui les entoure, condition de la construction de leur confiance en eux.

 

Que penser de l’engouement général autour du code, au détriment peut-être d’autres enseignements ?

Nous n’enseignons pas le code pour en faire des développeurs. Ils n’en seront d’ailleurs majoritairement pas ! Nous enseignons les concepts qui régissent le code informatique pour les introduire à la culture numérique. Il s’agit de les équiper des outils d’une prise de recul. Comprendre la culture numérique est fondamental, car ce sont ceux qui la maîtrisent qui prendront des décisions à la place de ceux qui ne l’entendront pas. Nous voulons créer des espaces de réflexion et de partage avec les enfants sur tous ces enjeux, comme celui de l’empathie avec les robots.

 

La France est-elle en avance ou en retard sur ces sujets ?

Ca dépend ! L’éducation nationale préconise maintenant l’enseignement du code, dès la maternelle. Mais préconiser le code n’est pas suffisant, c’est la culture numérique qui est la plus importante : c’est autant de la philosophie que de l’histoire du numérique. La narration est d’ailleurs un vecteur très fort d’apprentissage chez les jeunes enfants.

 

Quelles sont les prochaines étapes pour Colori ?

On est en train de développer une offre de formation pour les enseignants et les animateurs de centre de loisirs, parce qu’on veut que nos outils bénéficient au plus grand nombre. On a un projet de publication également, un coffret destiné aux parents et aux enseignants. On veut avoir un impact auprès d’un maximum d’enseignants !