Tatiana Jama, collectif Sista : « Les femmes ne participent pas à la conception des usages de demain ! »

Credit : Sista @wearesista

Cette année encore au CES de Las Vegas on déplorait qu’aucune femme n’ait joué de rôle de premier plan. Les hommes, blancs, de plus de quarante ans, ont pris toute la place. Face à cette réalité encore monochrome, les mouvements visant à favoriser l’accès des femmes au monde de l’entrepreneuriat et de la tech se multiplient. A Paris, on ne compte plus les initiatives comme StartHer, Paris Pionnières ou Social Builder. La dernière en date : Sista. Ici, il ne s’agit plus d’éduquer ou d’inspirer mais bien d’agir sur l’ultime — mais ô combien cruciale — étape du parcours d’une femme entrepreneure : l’accès aux financements des fonds d’investissements.

C’est la semaine dernière qu’est lancé ce collectif — Sista pour « sisters » — qui fait front contre les injustices liés au genre dans le monde de l’entrepreneuriat et de la tech. L’ambition : améliorer l’accès au financement pour les femmes entrepreneures, pour atteindre 10% des fonds alloués aux startups. Aujourd’hui elles n’en représentent que 2,6%, la marche est haute. Tatiana Jama (Selectionnist et Visualbot.ai) et Céline Lazorthes (Leetchi et Mangopay) mènent la danse, accompagnées par 20 autres figures de l’entrepreneuriat comme Roxanne Varza (Station F) ou Alice Zagury (The Family). Pour en discuter, nous avons convié l’entrepreneuse Tatiana Jama, qui a elle-même dû faire face aux discriminations qu’elle dénonce.

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Quel est le constat à l’origine du lancement de Sista ?

« Cela fait 10 ans que tout le monde se plaint qu’il n’y a pas de diversité dans le monde de l’entrepreneuriat. On compte heureusement de nombreuses initiatives, à différents niveaux, mais le problème reste extrêmement large.

Nous on a décidé de s’attaquer au problème du financement. On peut encourager une femme à entreprendre, la former, lui fournir les bons outils mais si à la fin personne ne la finance… C’est notre nouveau plafond de verre ! Sista se place tout au bout de la chaîne et concrètement, on veut faire du lobbying auprès des fonds d’investissement. »

Dans la tech particulièrement ?

« Oui car dans la tech il faut lever des fonds pour changer d’échelle. On ne peut pas être dans une logique de PME. Une femme qui se lance a besoin de lever des fonds… Et ne les obtiendra que très rarement. »

Comment se manifeste cette discrimination ?

« J’ai très régulièrement des témoignages de femmes entrepreneurs qui s’étonnent qu’on leur pose toutes sortes de questions qu’on ne pose pas à leurs homologues masculins. On ne leur accorde pas les mêmes montants et on les soupçonnent facilement de manque d’ambition. »

Quel est le risque que nous courons avec cet entre-soi masculin ?

« Les femmes ne participent à la conception des usages de demain ! En laissant le monde de l’entrepreneuriat aux hommes qui se ressemblent, on intensifie des biais. Pourtant, il est prouvé que les équipes mixtes surperforment par rapport à des équipes essentiellement masculines, à tous les niveaux.

Il y a un exemple très parlant sur le sujet, celui des Airbags. Ils avaient été conçus à l’origine par des hommes, et donc testés sur des hommes. Et on s’est rendus compte qu’ils ne protégeaient pas les femmes ! Une erreur de conception qui aurait pu être évitée… Quand l’équipe de concepteurs est mixte, on créé un produit plus riche qui répondra à une plus grande diversité d’usages. Finalement, plus qu’une question de genre, c’est avant tout une question de diversité. »

Quelle est la réalité de l’entrepreneuriat pour une femme, tel que tu l’as vécu ?

« Je n’ai pas peur de dire que ce n’est pas fait pour tout le monde, c’est un monde très dur. Si c’est extrêmement exigeant, à mes yeux c’est aussi émancipateur pour une femme. Je dirais même que l’entrepreneuriat c’est une forme de féminisme ! »

Les femmes s’efforcent-elles de coller à l’image que l’on se fait du parfait startuppeur — une image d’abord masculine ?

« Il y a un peu de ça. J’imagine que comme on ne partait de rien, on a imité les modèles masculins et américains en général. Aujourd’hui on est beaucoup encore dans le mythe du super-héros, et donc de la super-héroïne.

Mais plus généralement, quand on a notre propre boîte, on la crée à notre image, peu importe les stéréotypes. Moi par exemple j’ai tendance à recruter beaucoup de femmes. (rire) »