Aymeric Jung, cofondateur du mouvement Slow Money en Europe : « Remettre de la mesure dans la démesure »

Aymeric Jung, créateur de Slow Money qui finance des projets agricoles.

Internationale et multi facette, la mouvance Slow prône la prise de recul, et le ralentissement de la production. Elle se décline aussi bien dans la mode, l’info, la nourriture que la finance et a donné naissance à plusieurs mouvements organisés, comme la Slow Fashion, la Slow Food, ou encore la Slow Money, lancée aux Etats-Unis par l’ancien capital-risqueur californien Woody Tarsh. L’objectif du mouvement Slow Money : assurer le passage d’une « oil economy » à une « soil economy » grâce au micro financement de l’agriculture locale et mettre l’investissement au service de soi et des générations futures. Aujourd’hui, Slow Money fonctionne comme un club d’investissement qui favorise la transformation de l’agriculture et l’anti-gaspillage.

Et la France n’est pas en reste !

Après avoir travaillé dans une banque d’investissement londonienne, Aymeric Jung s’est attaché à diffuser le mouvement Slow Money en Europe francophone. Explication d’un financier qui estime qu’il est grand temps de remettre de la mesure dans la démesure

Comment est né le mouvement Slow Money ?

De la même manière que le mouvement Slow Food a démarré en 1986 en Italie en réaction à l’émergence des fast-foods et à la mondialisation de la nourriture, qui gommait toutes particularités culturelles, le mouvement Slow Money est né aux Etats-Unis un peu avant la crise financière de 2008, qui suit de près la crise alimentaire de 2007 et les émeutes de la faim… Comme le Slow Food, qui entend sensibiliser la société à l’éco gastronomie et à l’alter consommation, le Slow Money se concentre sur le développement d’un système local au profit d’une agriculture et d’une alimentation plus saine. Le mouvement se relie au « capital patient », qui s’oppose aux investissements court-termistes sur les marchés financiers, au high frequency trading, et à la recherche du rendement à tous prix. Il considère que la courroie de transmission entre les marchés et besoins de l’économie réelle a été rompue et qu’il est temps de les rétablir ! Sans tomber dans le protectionnisme ou l’autarcie, cela implique la relocalisation du territoire et la préparation de l’avenir pour que chacun puisse être plus autonome en termes d’alimentation. Et c’est d’autant plus nécessaire dans le contexte actuel de réchauffement climatique….

Comment s’organise le mouvement à l’échelle internationale ? Peut-on parler de franchise ?

Ce n’est pas une franchise, plutôt un état d’esprit qui se décline en fonction des spécificités culturelles pour favoriser des initiatives locales et pérennes, que cela soit au niveau de maraichers, de restaurateurs ou d’entrepreneurs cherchant des financements.

Depuis dix ans aux Etats-Unis, c’est une trentaine d’états qui ont créé leur club et un peu plus de 60 millions de dollars investis. Cela passe dorénavant beaucoup plus par les plateformes de crowdfunding, à l’instar de Bluebees et Mimosa en France, qui simplifient de beaucoup les démarches juridiques de prêts…

En Europe, nous nous sommes heurtés à la régulation européenne, très encadrée et limitée, qui empêche tout organisme qui n’est pas une banque de prêter de l’argent plus d’une fois… Là où nous avons été efficace, c’est dans le maillage d’initiatives entrepreneuriales et de finances solidaires en lien avec Terres de Liens, la Ruche qui dit Oui ou encore Intelligence verte, qui ont favorisé le déploiement de systèmes de production et de distribution locaux alternatifs.

Compte tenu des contraintes juridiques, nous n’avons pas vraiment créé de clubs…Le format américain, qui consiste à ouvrir à dupliquer les clubs dans différentes villes, n’a pas très bien fonctionné ici, pour deux raisons selon moi : les investisseurs n’ont pas forcément envie de se restreindre à un secteur, en l’occurrence celui de la nourriture, et l’émergence des plateformes de crowdfunding, qui ont remplacé les clubs…

Vous êtes en fait dans l’impact investing, mais dédié à l’agriculture ?

Tout à fait ! Dans les deux cas, les investisseurs s’engagent à faire émerger de nouvelles entreprises portant des produits et services qui génèreront des externalités positives. Il y a de plus en plus d’argent investi dans la Slow Food, même si cela ne se fait pas forcément toujours sous l’étendard Slow Money. Pour compléter les formats américains qui ne fonctionnent pas bien chez nous, j’ai misé sur des biais que je connais : les véhicules collectifs d’investissement. J’ai développé ces derniers dans le cadre de la société suisse Quadia, que j’ai rejoint en 2015, et qui était spécialisée dans l’Impact Investing, d’abord sur l’efficience énergétique. Et là où le crowdfunding apporte en moyenne 10 000 euros, l’impact investing peut en apporter 200 000 à plusieurs millions ! Depuis 3 ans, nous avons amené près de 40 millions aux sociétés locales alimentaires. Le format change, mais les montants aussi…