Les chercheuses françaises, voix discordantes de l’Intelligence Artificielle

Alexander Spatari, Getty Images.

À l’occasion du rendez-vous annuel France is AI initié par France Digitale et qui s’est tenu à Station F la semaine dernière, nous sommes allés tendre l’oreille auprès de spécialistes en la matière — les françaises Amélie Cordier et Véronique Ventos. Empruntant des voies différentes, elles partagent pourtant la même ambition : promouvoir un nouveau paradigme de développement des Intelligences Artificielles.

 

Aujourd’hui, après quelques années de démocratisation du sujet de l’intelligence artificielle et son application dans presque tous les domaines, l’heure est au bilan. Le développement des IA requiert des puissances de calcul exponentielles pour traiter des quantités astronomiques de données, le tout sous le mantra de l’apprentissage renforcé. Autrement dit, on gave les IA comme on gave des oies. Le hic : ces données sont tantôt biaisées, tantôt récoltées illégalement, et le système d’apprentissage est particulièrement gourmand en énergie. Pourtant, d’autres voies sont possibles, et c’est peut être justement dans ce pas de côté que se trouve la recette vers une intelligence artificielle un peu plus maligne.

 

Les robots sociaux, une autre paire de manches

Amélie Cordier travaille sur un sujet qui suscite moins de fantasmes que les galipettes des robots de Boston Dynamics. Les siens, elle nous confie qu’ils ne peuvent même pas tenir une bouteille d’eau. Pourtant, ils s’attaquent à un défi de taille : celui d’interagir avec nous, les mortels. Selon la chercheuse en IA et en mathématiques, les prochains grands défis de l’intelligence artificielle seront ceux soulevés par ces « robots sociaux ».

En tant que responsable de la recherche chez Hoomano, elle travaille donc justement sur le logiciel interne de ces robots (comme Pepper) dont le seul rôle — ô combien complexe — est de communiquer avec les humains qui l’entourent. Elle nous apprend, non sans dérision, que les humains sont des êtres imprévisibles, et qu’une seule interaction demande à l’IA de prendre en compte un très grand nombre de variables.

« Pour être honnête, nous n’avons aucune idée de la façon dont nous voulons interagir avec les robots ». Elle ajoute que nous n’avons aucune raison de nous limiter à une communication par langage naturel : nous pourrions aussi très bien envisager le non-verbal. Décidément, notre conception des interactions homme-robot est étriquée.

 

A l’écoute de Jean Piaget

Le problème avec les interactions d’un robot avec des hommes et avec le monde extérieur en général, c’est que les IA manquent cruellement de bon sens. Aujourd’hui encore, elles ne sont pas capables d’identifier, au milieu d’une scène donnée, une situation anormale (comme un chat coincé dans les stores d’un rideau), ce qui nous paraît pourtant évident.

L’autre difficulté est qu’il est impossible de générer artificiellement des données lorsqu’il s’agit d’interactions sociales : elles sont trop complexes et aléatoires.

C’est pourquoi Amélie Cordier a choisit de suivre une vieille école de pensée sur l’intelligence artificielle, promue par le biologiste et psychologue Jean Piaget à partir de la façon dont les nouveaux-nés apprennent. La « robotique développementale » aborde l’apprentissage sous l’angle de la curiosité, de la motivation intrinsèque, de l’incarnation et des interactions : « Les enfants apprennent parce qu’ils veulent apprendre, parce qu’ils sont motivés. » Cette approche ne s’intéresse donc pas à l’intelligence adulte, mais bien au développement cognitif depuis la naissance. Et quand on l’applique aux robots ? La scientifique en parle alors comme une « autre intelligence artificielle » qui pourrait apprendre en fonction de ses interactions et non d’enseignements à priori. Par exemple, lors d’un dialogue homme-machine, le robot ne déterminera ses actions qu’en fonction des réactions qu’elles provoquent chez l’interlocuteur.

 

« Ce n’est pas parce que nous pouvons, que nous devons »

Cette stratégie de développement de l’intelligence artificielle permet alors d’utiliser moins de données, de mieux comprendre les interactions humaines, et de développer ses propres représentations du réel à partir de son incarnation physique. La chercheuse s’adresse à ses confrères présents dans la salle : « Ce n’est pas parce que nous avons beaucoup de données, une grande puissance de calcul, que nous devons décider de développer des IA sur cette base. Une autre génération d’IA, plus sensée, est possible. »

Ces IA seraient alors aussi plus sensibles et plus éthiques, ne fonctionnant par sur des jugements à priori. Amélie conclut sa présentation par une injonction un poil provocatrice : « Au lieu d’entraîner nos robots, il est temps de les éduquer ! »

 

Le bridge, le nouveau jeu de Go ?

Autre chercheuse, autre débat, mais toujours la même ambition de révolutionner les paradigmes dominants dans le domaine de l’Intelligence artificielle. Véronique Ventos fait un pari décalé : celui du bridge. La chercheuse en intelligence artificielle à l’Université Paris Saclay constate que le jeu est un excellent moyen d’entraîner les IA, et que donc il s’agit de nous intéresser au plus compliqué d’entre eux.

En effet, si les échecs, le poker et le jeu de Go sont intéressants, ils ne sont pas aussi complets que le bridge — appelé le « maître des jeux de réflexion ». Sa dimension multijoueurs, l’utilisation de plusieurs langages et l’impératif de la collaboration forment un cocktail détonnant qui permettrait de se rapprocher d’une Intelligence Artificielle Générale (AGI). Un mode de raisonnement qui permettrait aussi, grâce à la combinaison des symboles et des nombres, de contrer le phénomène de la boîte noire — l’opacité qui nous empêche de bien comprendre le fonctionnement de certaines IA.

Avec NukkAI, elle développe donc le VBridge Project pour se donner les moyens de développer une « nouvelle génération d’IA », plus collaborative et plus analytique — en un mot, plus complète. Un changement de paradigme que la chercheuse résume en une proposition : « Notre objectif doit être de développer une intelligence qui soit plutôt celle d’un médecin que celle d’un mathématicien ».

 

Alors le modèle de la nouvelle génération d’intelligences artificielles sera-t-il un nourrisson ou un médecin ? Ce qui est sûr, c’est que de nouvelles voies sont possibles, et elles sont portées par des femmes.