Hamidou Tembine, chercheur à NYU Abu Dhabi : « L’IA pourrait servir à résoudre de nombreux enjeux en Afrique »

Comme à chaque tournant technologique, l’Afrique est sur le point d’être « sauvée ». Après Internet ou les smartphones, c’est l’intelligence artificielle qui devrait amener le continent sur la voie du développement.

Nous avons discuté avec Hamidou Tembine, expert de la théorie des jeux à l’Université de New York et lauréat du Next Einstein Forum, récompensant les meilleurs chercheurs africains sur les sujets technologiques, pour savoir si l’IA pourrait réellement changer la donne.

L’intelligence artificielle est annoncée ici et là comme un levier de développement pour le continent africain. Y a-t-il une réelle appropriation ?

Si c’est avant tout un sujet à la mode, il est vrai qu’elle pourrait servir à résoudre de nombreux enjeux en Afrique. On le voit dans les hackathons, où les jeunes s’emparent de sujets comme la gestion des ressources, l’agriculture ou encore la santé, et proposent des solutions incroyables grâce à des algorithmes. Malheureusement, pour le moment, les solutions ont rarement l’opportunité de se développer sereinement, par manque de ressources permettant d’obtenir une technologie forte et robuste. Les universités ont vraiment un rôle à jouer. Il existe quelques formations en intelligence artificielle dans les cursus informatiques, mais ce n’est pas encore suffisant.

Hackathons, workshops, les géants de la tech investissent le champ de l’intelligence artificielle en Afrique. Considérez-vous cela comme une opportunité ou un risque ?

C’est une question complexe. Dans un sens, si cela permet d’avoir des spécialistes et des ressources sur le sujet, c’est une bonne chose. Car pour l’instant un jeune qui veut travailler dans l’intelligence artificielle doit à un moment à un autre partir sur un autre continent. Mais il y a deux choses auxquelles il faudra faire attention : il faut que la matière grise soit africaine et qu’elle travaille pour le développement du domaine dans les pays africains, et ne pas oublier que ce sont des entreprises, qui voient avant tout une opportunité business de s’offrir une potentielle main d’œuvre à bas-coût. Ce ne serait pas la première fois que ça arrive. Avant eux, différents organismes internationaux faisaient cela, en offrant des bourses aux meilleurs bacheliers, pour suivre des formations d’excellence à l’étranger. Mais on a constaté que moins de 2 % reviennent. Dans l’intelligence artificielle, c’est finalement le même fonctionnement, sauf que ce ne sont plus les états qui sont derrière.

Au-delà des compétences, les données des pays d’Afrique ne sont-elles pas l’autre raison de l’intérêt de ces entreprises ?

Les données africaines, c’est une opportunité commerciale en or. Nous serons bientôt le premier pourvoyeur de données avec l’augmentation de la population. Dans le même temps, l’utilisation massive des réseaux sociaux, le manque de régulation et d’éducation aux données personnelles font qu’elles sont disponibles très facilement et sans réelles contraintes. Le sujet n’a pas l’importance qu’il devrait avoir en Afrique. Et en plus, les gouvernements mettent en avant l’intérêt économique de collaborer avec ces grandes entreprises dans une logique de croissance.

Vous avez lancé, avec Abdoulaye Baniré Diallo, directeur du laboratoire de bio-informatique de l’Université du Québec à Montréal, un projet de structuration des données médicales en Afrique. Pourquoi ?

La santé est un bon exemple de cette fuite des données. Le constat que nous avons fait c’est que de nombreux chercheurs de grandes universités américaines viennent dans les hôpitaux africains pour pouvoir faire des expériences, car elles sont facilement accessibles en comparaison aux États-Unis, où les démarches d’accès sont logiquement très longues. Puis, sans grande contrepartie financière, sans vraiment de procédure, et peut-être, plus tristement encore, sans qu’aucune capitalisation ne se fasse dans le pays, les données s’envolent vers d’autres continents. Donc on s’est posé la question avec Pr. Diallo de réussir à faire une donnée locale. Dans un premier temps, nous voulons au moins réussir à avoir toujours conservé une copie et à connaître leur destination.

Comment réussir à faire de l’Afrique une place forte d’un secteur de pointe comme l’IA ?

Il faut assumer d’en faire un levier de développement et y investir massivement, notamment dans l’université et la recherche. Il faut des scientifiques de haut niveau qui connaissent la réalité du terrain. De la collaboration entre les différents états sera également nécessaire, même si ce ne sera pas facile. Déjà que sur des sujets qui réunissent tout le monde, comme l’éducation, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord, alors sur des questions de datas ou de politique d’investissement dans l’intelligence artificielle, ce ne sera pas pour tout de suite.

Nous devons aussi capitaliser sur ce qui existe. De nombreux Africains travaillent déjà depuis longtemps dans l’IA et les mathématiques partout dans le monde, dans les grandes entreprises ou dans la recherche. C’est impossible de dire à chacun de revenir, mais il faut réussir à se servir de ces expériences et les mettre en réseau. On se rendra compte de la puissance de frappe de l’Afrique sur le sujet.