Irene Pereyra, One Shared House 2030 : « Le potentiel du coliving est encore largement inexploré »

Explorer les possibles du coliving et échanger d’ores et déjà les premiers apprentissages : tels étaient les objectifs du Co-Liv Summit qui s’est tenu ces 11 et 12 octobre aux Grands Voisins à Paris. A cette occasion, nous sommes allés à la rencontre d’Irene Peyrera, du studio de design Anton&Irene, venue présenter sa célèbre étude One Shared House 2030 qui a fait tomber le château de cartes des idées reçues sur l’habitat partagé.

 

Le coliving est initialement une tendance qui pare le secteur de l’immobilier d’un verni « millenials », en proposant des offres de logement flexibles, à la demande, au sein d’une communauté de jeunes actifs souvent nomades. Depuis l’arrivée des premiers espaces il y a quelques années — comme l’offre Welive du géant Wework, de nombreuses initiatives ont germé dans le monde entier, si bien qu’aujourd’hui le concept de coliving nous fait une promesse qui dépasse cette cible première : celle de réinventer l’habitat en rangeant nos modes de vie individualistes au placard.

 

Quelle leçon tirée de votre étude One Shared House 2030 aimeriez-vous nous partager ?

Je pense que notre première leçon est qu’aussitôt que nous nous sommes penchés sur le sujet, nous nous sommes rendus compte que les gens considéraient la vie en communauté de façon très diverse. Il n’y a pas de solution de coliving qui irait à tout le monde indifféremment !

Pourtant aujourd’hui les acteurs du coliving utilisent le sujet du logement comme n’importe quel autre terrain entrepreneurial. Ils emploient le coliving comme un buzzword et proposent une offre proche de l’hôtellerie pour jeunes actifs mobiles. Ils n’ont ni les connaissances ni l’intérêt nécessaire pour concevoir un logement qui s’adresserait à tous types d’usagers.

Vous décrivez là la réalité du coliving aujourd’hui ?

Oui, cette réalité est assez monocorde : la majorité des personnes qui vivent aujourd’hui en coliving sont encore des célibataires, nomades, de moins de 40 ans… Et on a découvert qu’ils ne restent en moyenne que trois mois ! Dans ce cas, est-ce qu’on peut dire qu’on fait partie d’une communauté, voire qu’on habite quelque part, quand on y reste si peu de temps ? Ces premiers exemples de coliving ne correspondent pas à la façon dont les gens vivent vraiment ! Le potentiel de l’habitat partagé est encore largement inexploré.

C’est pourquoi nous sommes allés recueillir le témoignage du grand public, afin de comprendre quelle était sa vision idéale du coliving, et sortir de la réalité étriquée d’aujourd’hui. On s’est posé la question suivante : qu’est-ce qui faudrait pour que le coliving soit considéré comme une option de logement sérieuse par le grand public ?

Quand je dis grand public, je pense autant à la grand mère au coin de la rue qu’à l’étudiant fauché ! Tout le monde, non pas seulement ces jeunes urbains professionnels aisés.

On voulait vraiment comprendre les besoins de ces gens, et à travers cette étude, notre instinct premier s’est vérifié : ce qu’ils veulent n’existe pas encore !

 

Donc l’habitat de demain n’existe pas encore ?

Exactement. Par exemple, les sondés veulent l’opportunité d’être co-propriétaires de leur logement, et non pas simples locataires. Ils veulent meubler eux-mêmes leur espace privé et veulent payer leur facture d’électricité individuellement… Et ce qui est primordial c’est qu’ils veulent pouvoir choisir les membres de leur espace de coliving.

Pourtant, la plupart de ces services de coliving fonctionnent aujourd’hui de manière centralisée, et les colivers sont placés au milieu d’étrangers qu’ils apprécieront ou non, sans avoir leur mot à dire. La grande majorité de nos sondés a donc dit non : si je dois vivre en communauté, je veux au moins participer au processus de recrutement des nouveaux membres, et idéalement à travers un système de vote. Ce sont des éléments qui sont intéressants car ils sont en rupture avec ce qui est offert aujourd’hui par le marché !

 

Cette nouvelle forme de coliving que vous décrivez, est-elle réaliste ?

Tout à fait. Il ne serait pas compliqué de mettre en place ces différents éléments. A New York par exemple, il y a ce modèle des coopératives où les gens qui vivent dans un même immeuble se partagent la propriété d’un lieu : beaucoup de modalités différentes de logement existent déjà !

 

Par ailleurs, cette communauté dont parlent tous les acteurs du coliving, à quoi doit-elle ressembler en réalité ?

La question de la communauté est un aspect qu’on a trouvé particulièrement intéressant parmi l’ensemble des données de notre étude. Quand les sondés sont interrogés sur la taille idéale d’une communauté de colivers, la grande majorité choisit notre option la plus basse : entre quatre et dix personnes. On était très surpris par ça, car ils nous ont également dit que le plus important pour eux était leur vie privée. C’est contradictoire ! Il est impossible d’avoir un semblant de vie privée si vous vivez au sein d’un si petit groupe.

Aujourd’hui, la taille idéale d’une communauté a été étudiée notamment par les militaires et ils s’accordent autour d’un minimum de cinquante personnes — ce qui serait lié aux communautés de chasseurs-cueilleurs. C’est le nombre suffisant pour se connaître tous de loin, sans se sentir obligés de se dire « bonjour » dès qu’on passe la porte. C’est aussi un nombre qui permet la création de sous-groupes d’affinités, et il est prouvé que de telles communautés sont plus pérennes.

 

Pensez-vous qu’en s’adressant à un public plus large, le coliving puisse changer de visage jusqu’à incarner une réponse à certains besoins sociaux ?

Oui les enjeux sociétaux vont émerger quand le coliving sortira de sa niche. Je pense que nous allons voir cette évolution très rapidement et que nous n’en sommes qu’au début.

Tout commence toujours avec les early adopters : ils sont les premiers à exprimer un besoin par choix ou par contrainte. Et quand on peut prouver qu’un concept comme le coliving fonctionne pour eux, d’autres personnes suivent et enrichissent l’offre.

 

Votre étude va-t-elle impacter l’écosystème à court terme ?

C’est difficile à dire. Je vais reprendre le motto du laboratoire Space 10 avec qui j’ai mené l’étude : on ne peut pas seulement imaginer le futur, il faut aider à le construire.
J’aime beaucoup cette idée, mais aujourd’hui ce n’est pas mon rôle de développer une offre de coliving, ou de donner aux gens l’envie de vivre ensemble. Je pense que j’ai apporté ma pierre à l’édifice, en donnant aux acteurs les informations nécessaires sur les attentes du grand public. Et là où mon périmètre s’arrête, commence celui des autres acteurs de l’écosystème !