Quand les IA deviennent arty

Programmées par les hommes, les intelligences artificielles ne sont à ce jour ni plus ni moins que des logiciels améliorés. Dans la mesure où leurs mécanismes ont été soigneusement conçus par des informaticiens, leurs productions pourraient se révéler prévisibles et normées. C’était sans compter sur la « boîte noire » des machines, qui biaisent mystérieusement les résultats obtenus, sur certaines lacunes des algorithmes, et surtout sur l’infinie capacité des hommes à percevoir les choses de manière poétique et émotionnelle.

Pour l’artiste florentin multi facettes de la Renaissance, Michel-Ange : « Chaque bloc de pierre recèle une statue, c’est le rôle du sculpteur que de la découvrir ». Aux yeux de Blaise Agüera y Arcas, Principal Scientist chez Google, cela signifie que nous créons grâce à la perception, et cette dernière est en elle-même un acte d’imagination, et donc de créativité.

Dans ce contexte, une IA peut-elle donner naissance à des œuvres artistiques ? Pour OUCHHH et Google, cela ne fait aucun doute, puisque les IA peuvent modifier notre perception de la réalité au même titre que les plus grands-chef d’œuvre.

Celui où les algos prennent vie

La dernière tendance chez les artistes : troquer pinceaux et burins contre ordinateurs et logiciels. Depuis près d’une décennie, la technologie a imbibé les arts et donné naissance à une nouvelle génération d’œuvres, projections, spectacles vivants ou installations, articulées autour de réalité virtuelle, de hardware ou d’algorithmes.

Orchestrer entièrement une installation autour de l’intelligence artificielle, c’est le pari relevé par OUCHHH, un studio de création numérique basé à Istanbul, Los Angeles et Londres. Avec son installation baptisée POETIC_ AI, présentée à L’Atelier des Lumières à Paris l’été dernier, le collectif a souhaité inviter le public à un véritable « voyage onirique » dont le processus de création visuel a combiné design graphique, motion design, projections numériques et machine learning… Formes, lumières et mouvements, l’entière expérience reposait sur l’utilisation d’algorithmes coordonnant lors des représentations plus de 50 000 pixels et 136 projecteurs. « Nous avons toujours eu l’envie de définir l’inconnu », expliquent les artistes, « de repousser les limites de nos capacités scientifiques et techniques pour mieux comprendre ce que l’intelligence artificielle pouvait nous apporter dans la vie de tous les jours. »

Plus que production en elle-même, les membres du studio précisent que c’est le processus créatif et le concept derrière la réalisation qui les ont séduits. « C’est l’idée que plusieurs millions de lignes de codes génèrent quelque chose que les gens pouvaient toucher, comme une réelle œuvre d’art, qui nous a attiré, le contraste entre l’aspect abstrait des algorithmes et la dimension ‘tangible’ de l’œuvre. »

Celui où l’IA pimpe Léonard de Vinci

Bien loin de se faire distancer par de petits acteurs indépendants, Google a carrément lancé un programme dédié à la collaboration entre artistes et ingénieurs afin de promouvoir des projets basés sur l’intelligence artificielle. Il s’agit de AMI, pour “Artists and Machine Intelligence”, qui entend explorer la plus-value esthétique et créative pouvant découler de l’utilisation de réseaux de neurones artificiels.

Ce programme s’inscrit dans la continuité du développement de l’IA Deep Dream. Conçue par le géant de Mountain View, ce programme contenant plusieurs dizaines de couches de neurones artificiels est entrainé pour identifier des formes dans des images et les y reproduire. Le programme a transformé les failles de la technologie en matière de reconnaissance visuelle en force créative : si dans un nuage de Van Gogh, l’IA perçoit un oiseau, ou dans la chevelure de la Joconde un château ou un œil, elle l’y dessinera.

Reproduite à l’infini, l’opération nous emmène bien loin des tableaux originaux, vers des univers féériques, parfois complètement hallucinatoires, mais toujours grandioses, ambiance trip à l’acide, version Las Vegas Parano rencontre Alice aux pays des merveilles.

Si le programme AMI reflète bien l’envie de Google de dynamiser ses recherches pour conserver sa place de leader dans le secteur, il révèle aussi l’ambition de familiariser le public avec cette nouvelle technologie, toujours trop effrayante pour certains.