Cécilia Gabizon, co-fondatrice de Media Maker : « S’adresser à tous, mais avec une voix caractéristique »

Après avoir (trop ?) longtemps boudé la culture startup, les médias se mettent à la page.

Dans le sillon de mastodontes comme Bouygues ou Prisma Media, de petits acteurs indépendants se jettent à leur tour dans le bain pour lancer leur propre incubateur. Face à la crise de la presse traditionnelle, plusieurs besoins se font cruellement sentir : renouveler la forme, rapprocher les citoyens de l’information, et faire entendre de nouvelles voix.

Cécilia Gabizon, co-fondatrice de l’incubateur Media Maker, partage avec nous sa recette.

Pourquoi un incubateur pour les médias ?

Cet incubateur, c’est la continuation de la Street School, une école de journalisme gratuite lancée il y a 7 ans. Nous nous sommes rendus compte que beaucoup d’étudiants souhaitaient monter un média, et nous avons voulu les aider à réaliser leur projet. Nous souhaitions avant tout proposer un lieu où s’entraider et repenser les choses pour en créer de nouvelles, que cela en termes de techniques ou de contenus éditoriaux. Au sein de notre incubateur, nous avons sélectionné plusieurs jeunes médias, comme Nothing but the wax, sur la culture afropolitaine, ou Le Quatre Heures, qui propose de longs formats immersifs. Nous avons récidivé l’année suivante et avons attiré de manière fortuite plusieurs personnes en situation de handicap, qui ont pu bénéficier d’un espace leur permettant de se lancer. La prochaine promotion sera lancée début 2019 et durera 4 mois.

(Pour proposer votre candidature, c’est par ici)

Lancer de nouveaux médias en temps de crise, est-ce vraiment une bonne idée ?

La plupart des médias ont du mal à se financer, c’est vrai. Or, c’est justement en période de crise que le besoin de renouvellement se fait le plus sentir : on n’a jamais vu naître autant de projets médias, qui foirent d’ailleurs pour certains… Peu importe ! Le secteur se cherche, à plusieurs niveaux : sur la forme, la réappropriation des voix… C’est un moment difficile, mais c’est dans le doute que l’on invente le plus de choses. Sur la question épineuse du business model, il faut être hyper inventif : à peine un modèle trouvé, qu’il s’épuise ! Les sources de financement des médias ont toujours été variées, entre publicité, événementiel, abonnement et brand content, mais il faut trouver le bon mix. Pour un média, le nerf de la guerre, c’est l’argent ! Par exemple, Le paternel, que nous avons incubé, a élaboré toute une expertise au service des petites marques visant les nouveaux pères… Afin de mieux accompagner nos jeunes pousses lors de la conception de leur business model, nous nous sommes associés avec l’Essec pour monter The Media House, un projet complémentaire plébiscité par le Ministère de la culture.

Comment choisissez-vous les médias que vous accompagnez ?

Nous avons envie de promouvoir des médias qui donnent la parole à des communautés — et nous entendons la notion de communauté au sens large — dont les besoins ne sont pas satisfaits et qui aspirent à quelque chose d’autre. Au travers de la mode comme expression d’une culture et d’un mélange d’influence, Nothing but the wax entend par exemple se réapproprier la manière dont on parle des Afro-descendants en France, encore peu représentés au sein des médias historiques. Ces nouveaux médias auront peut-être une durée de vie temporaire, mais ce n’est pas grave ! Nous n’avons pas vocations à créer des choses qui dureront pour toujours, mais des objets répondant à un besoin à un instant t.

Créer des médias pour des communautés, n’est-ce pas dangereux ?

Le risque d’enfermement communautaire subsiste toujours, notamment dans le cadre d’un journalisme militant aveugle, mais ce n’est pas ce qu’on soutient avec notre incubateur ! L’idée, c’est plutôt de s’adresser à tous les lecteurs, mais avec des voix caractéristiques. En outre, je ne crois pas à la fidélité à un seul média. J’ai l’impression que les gens se composent maintenant un « méta média » grâce aux réseaux sociaux, en picorant à droite et à gauche. Et c’est très bien ! Un unique média ne peut couvrir l’ensemble des divers besoins d’un lecteur.

A vos yeux, la brique technologique fait-elle défaut aux médias d’aujourd’hui ?

Oui, et je pense notamment à l’intelligence artificielle, qui appliquée aux images, au son et à la data pourrait servir à la détection automatique d’événement, ou à la block chain, qui pourrait certifier la provenance des contenus dans une période où pullulent les fake news.