Gonzague Lefèbvre, co-fondateur de CleverConnect : « Tout le monde parle de l’IA comme d’une bombe atomique »

La fusion de MeteoJob et de VisioTalent a donné naissance à la jeune entreprise française CleverConnect en 2016. Ils étaient soixante il y a deux ans, ils sont aujourd’hui le double et sont présents dans plusieurs pays européens. Nous avons profité du France Digital Day pour rencontrer Gonzague Lefèbvre, co-fondateur de la jeune pousse engagée des HR Tech. Il nous raconte sa philosophie de développement de l’intelligence artificielle, à rebours des fantasmes entretenus par certains acteurs du secteur.

 

Vous nous avez dit utiliser la technologie pour réduire le chômage : comment pensez-vous y parvenir ?

On pense que l’une des clés de la réduction du chômage c’est d’être capable de rapprocher de façon plus efficace les candidats et les entreprises. On s’appuie sur des algorithmes de matching, et on va essayer à travers notre site MeteoJob de proposer les offres les plus pertinentes pour les candidats : ils n’ont pas besoin de chercher pendant des heures, on fait le travail à leur place et ils ne se découragent pas.

Parce qu’on a déjà analysé des millions de candidatures, on connaît les passerelles entre compétences et métiers. Par exemple, je sais factuellement que des milliers de candidats ont réussi à passer d’un poste d’expert comptable à un poste de directeur financier après quatre ans d’expérience. C’est cette connaissance empirique qui nous permet d’assurer une certaine fluidité dans le processus de recherche. Les candidats postulent moins et plus efficacement.

On développe aussi un système de courts entretiens vidéos, où les candidats découvrent les questions au fur et à mesure, en temps réel. Par ce biais, on valorise la personnalité du candidat autant que son CV. Ensuite on a deux schémas : soit on fait le matching de compétences en premier, soit c’est d’abord la vidéo d’entretien. Ca dépend de la philosophie de recrutement de l’entreprise.

 

Et justement, quelle serait la bonne la philosophie de recrutement ?

Je pense qu’il faut se doter d’un maximum d’outils pour faire le bon choix. Un processus de recrutement, c’est très complexe ! D’ailleurs aujourd’hui, un recrutement sur trois est une erreur : ça représente un coût énorme pour les entreprises et pour les candidats.

On doit pouvoir juger le candidat à la fois sur ses compétences, sur son expérience et sur sa personnalité. Sans ces trois piliers, on prend le risque de se tromper.

 

Quels sont exactement les besoins des métiers des ressources humaines auxquels vos solutions répondent ?

Le défi des RH c’est de parvenir à être à la fois attractifs et sélectifs. L’attractivité on l’assure à travers la présentation de l’entreprise en vidéo sur notre plateforme. Ensuite, ce sont nos algorithmes de matching et notre solution d’entretien vidéo qui permettent l’évaluation de nombreux candidats à la fois.

 

Aujourd’hui, quand on assemble les mots « intelligence artificielle » et « ressources humaines » on trouve un florilège d’innovations. Certaines startups proposent par exemple d’analyser les entretiens des candidats à l’aide d’une IA. Comment vous positionnez-vous par rapport à cette utilisation de l’intelligence artificielle ?

La notion d’intelligence artificielle est très large. C’est autant un concept, qu’un fantasme, qu’un mix de technologies associées qui, mises bout à bout fournissent des performances.

Nous nous assumons notre propre philosophie de l’IA, qui est différente de beaucoup d’acteurs du secteur, pour deux raisons. La première c’est qu’on pense que l’analyse proposée par l’IA n’est pas toujours fiable et objective. La seconde c’est qu’on se demande si l’utilisation de l’IA dans une situation de recrutement est vraiment souhaitable ?

Notre parti pris c’est qu’on veut utiliser l’IA non pas pour évaluer le candidat mais pour aider le recruteur à choisir des questions plus pertinentes lors des entretiens — on est en pleine R&D sur le sujet. On essaye d’aller plus loin que les bonnes pratiques qu’on a déjà, d’aller au delà de nos intuitions grâce à la technologie.

Finalement, on veut mettre ce potentiel au service du candidat. Nous ne voulons pas qu’ils soient jugés par une IA : c’est d’ailleurs ce qui fait très peur aujourd’hui !

 

Qu’est-ce qui vous fait dire que le jugement d’une IA puisse ne pas être fiable ?

Les prototypes qui utilisent des IA pour analyser des entretiens aujourd’hui n’opèrent que dans des conditions très particulières : des salles noires isolées, sans bruit.

Pourtant, un entretien ne se déroule jamais dans de telles conditions. Le problème est alors que l’IA ne va pas comprendre les subtilités du contexte : si un candidat a mal à une dent, si une mouche vole… On ne peut pas analyser les émotions d’un candidat sur une vidéo prise sur un portable, de mauvaise qualité et à contre-jour !

Contre une utilisation à tout-va de cette technologie, CleverConnect serait pour une éthique de l’intelligence artificielle ?

C’est amusant parce qu’au sein d’un événement comme France Digitale, tout le monde parle de l’IA comme d’une bombe atomique. Mais je pense qu’en tant qu’entrepreneur, on a notre responsabilité. C’est à nous de définir ce qu’on veut faire de chaque technologie. Moi je veux d’une intelligence artificielle si elle est fiable et éthique. L’IA doit nous permettre de donner le meilleur de nous même.