Pierre-Yves Longaretti, chercheur au CNRS : « Face à l’effondrement, anticiper et se réorganiser au niveau local »

A l’heure où le modèle de développement économique occidental se duplique aux quatre coins du monde et où l’environnement connaît la plus grosse crise jamais référencée, il est de plus en plus évident que nous allons joyeusement (plus ou moins) droit dans le mur… Bien qu’intenables sur le long terme, les politiques publiques ne font qu’amplifier la tendance, accentuée encore par notre fuite en avant technologique.

La question n’est donc plus de savoir si effondrement il y aura, mais à quel horizon, et sous quelle forme.

Pierre-Yves Longaretti, chercheur au CNRS, répond à nos questions pour expliquer ce qui nous attend, et que faire pour l’empêcher.

Pourquoi selon vous se dirige-t-on vers un effondrement ?

L’argument principal est connu depuis longtemps : nous vivons dans un système économique qui ne peut fonctionner qu’en augmentant continuellement son PIB, et par contrecoup tous ses flux matériels et énergétiques. Cette augmentation n’est pas viable, compte tenu du fait que nous vivons sur une planète finie. La première sonnette d’alarme a été la publication du rapport Meadows en 1972 (« Limits to Growth ») dont la dernière mouture date de  2004. Pour l’éviter, il faudrait changer en profondeur cette logique, ce qui reviendrait à modifier tout le système. Prenons par exemple le cas de la transition énergétique : il ne s’agit pas seulement d’opter pour des énergies renouvelables à la place du pétrole ! Cela permettrait peut-être de régler le problème des émissions de gaz à effet de serre, mais pour mieux se retrouver coincé ailleurs si on ne change rien d’autre. Nous serons forcément amenés à rencontrer une limite planétaire : un problème massif de pollution, d’accessibilité aux ressources, ou de surpopulation… Changer un aspect de la question ne réglera pas le problème, c’est la logique systémique d’ensemble qu’il faut repenser.

De quel type d’effondrement parle-t-on ?

Il y plusieurs catégories d’effondrement. La première porte sur des mécanismes tendanciels longs, comme le décrit le rapport Meadows. La vraie question par rapport à ces derniers, à laquelle Meadows ne répond pas, c’est de savoir s’ils arriveraient dans la première ou seconde moitié du siècle. C’est prépondérant, car cela change les marges de manœuvres que l’on aurait pour s’adapter.

Mais d’autres types d’effondrements sont possibles, plus rapides, et dont on parle moins. Ils se traduiraient par des dérèglements en cascades, à effet dominos. Il y a par exemple déjà eu en Europe des blackouts électriques, ce qui était impensable il y a 30 ans. Il existe aussi des risques d’instabilité liés aux interactions entre le secteur de l’énergie et celui de la finance. Comme en témoigne l’accélération du rythme des crises financières, ce dernier est de plus en plus instable. De fait, l’élément le plus susceptible de déclencher un effondrement à effet domino pourrait être la prochaine crise financière. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, elle n’a aucune chance de ne pas se produire, et sera vraisemblablement plus sévère que la dernière, puisque les capacités d’interventions des états et des banques centrales ont été grandement mises sous tension depuis 2008.

Mais le déclenchement d’un effondrement à effet domino pourrait aussi être dû à une crise d’approvisionnement en matière première, notamment alimentaire, qui de par notre organisation en flux tendus serait très difficile à surmonter.

La crise financière avant la crise écologique alors ?

Je ne sais pas… En 2011, il y a eu une terrible canicule en Russie, 40 degrés à Moscou. Cette année-là, le pays a suspendu  ses exportations de blé, sa récolte ayant été trop mauvaise du fait de la vague de chaleur.  C’est arrivé cette fois-là sur Moscou, mais la même chose peu se produire aux États-Unis, principal exportateur céréalier mondial, avec des conséquences particulièrement sévères sur la sécurité alimentaire mondiale. En principe, rien n’interdit qu’un événement extrême de ce type se produise dans les prochaines années… ou pas.

Pourquoi cette inertie générale alors que nous savons que nous allons vers le mur ? Est-ce seulement la peur de jouir de moins de moins de confort ?

Plusieurs problèmes en couche font que les changements sont difficiles. L’un d’eux est le fait que tout système organisationnel a pour objectif implicite ou explicite de maintenir son existence et ses principes de fonctionnement. A cela, se rajoutent des intérêts bien tranchés à maintenir le statu quo, ceux de fonds d’investissements, des exploitants pétroliers, des 1% les plus riches dont on parle beaucoup depuis le livre de Thomas Picketty et les rapports d’Oxfam… Récemment, il semblerait qu’une partie de l’élite économique, financière et politique s’est aussi tout simplement dit que c’était sans espoir, un point de vue explicité par Bruno Latour dans sont récent essai « Où Atterrir ? ». Ce n’est pas un constat qui risque de beaucoup les encourager à l’action…

Le grand public n’a quant à lui en général que des marges de manœuvre restreintes. L’un des principaux obstacles tient à la difficulté d’imaginer des alternatives. Seule une très faible fraction des discours ambiants est dédiée à la manière dont on peut s’y prendre pour changer les choses. Et pas par flemme intellectuelle ! Mais concevoir des alternatives qui ne soient pas décourageantes, comme celle mise en avant par les partisans de la décroissance, (pour qui j’ai par ailleurs beaucoup de sympathie !) c’est très difficile !

Le numérique peut-il aider ?

Actuellement, la seule chose qu’il fait, c’est empirer les choses. Ce à quoi il pourrait peut-être contribuer, c’est à la diminution de la complexité. Nous sommes actuellement dans une augmentation permanente de cette dernière. Or celle-ci ne peut se faire qu’à consommation énergétique croissante.

A noter : à ce jour, jamais une civilisation complexe n’a réussi à diminuer sa complexité autrement que par un déclin ou un effondrement. Il ne faut peut-être pas trop compter sur le numérique : il ne propose que des fuites en avant high tech via de nouveaux gadgets inutiles à haut impact environnemental. De façon générale, les solutions high tech, une fois analysées de manière globale, génèrent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire, mais toute action menée à grande échelle aura nécessairement un impact. Il faut donc analyser les compromis, entre les différentes actions et/ou l’inaction, et ce n’est pas facile … Là encore, peu de propositions réalistes sont sur la table.

Vous sentez-vous pessimiste ?

Cela dépend de ce qu’on entend par pessimiste. Je ne crois pas que l’on évitera un effondrement global. A chaque fois que je regarde un problème, je m’aperçois qu’il est pire que ce que je pensais. Loin de diminuer ou même de stagner, les émissions de gaz à effets de serre augmentent partout, et de plus en plus vite ! La biodiversité s’effondre, la crise de l’eau nous pend au nez, et concernant les migrants qui nous préoccupent tellement en Europe, nous n’avons pour l’instant vu que la partie émergée de l’iceberg… L’effondrement qui nous menace est à la fois civilisationnel et environnemental. Des zones entières vont devenir littéralement invivables. Cela ne signifie pas pour autant que notre espèce va disparaître, nous sommes très adaptables. Mais des milliards de gens vont souffrir et mourir. C’est le seul vrai problème. Mais je ne pense pas pour autant qu’il n’y ait rien à faire.

Que faire alors ? Aller se cacher dans un bunker ?

Cela ne sert à rien ! C’est une illusion moderne de croire que l’individu n’existe que par lui-même et pour lui-même. Par ailleurs, un futur où une partie de la population est bunkerisée et l’autre dans une misère totale n’est désirable pour personne, y compris les habitants du bunker. La question n’est pas que ce futur-là est impossible, mais que faire pour l’éviter !

Au niveau individuel, il faut construire et se construire, créer des choses avec les gens que l’on connait et qui semblent aller dans la bonne direction. Le tout en essayant de comprendre les problèmes auxquels on est collectivement confrontés, et se concentrer sur l’un d’eux : tous en même temps, ce n’est pas possible !

Il vaudrait mieux anticiper et se réorganiser au niveau local et low tech (et non pas old tech !), et repartir sur des niveaux de complexité sociétale et organisationnelle beaucoup plus simples. Il faudrait mettre en place des initiatives locales pour subvenir aux besoins de base, se nourrir, se loger, se chauffer, et se déplacer… sans pour autant être minimaliste en termes de bien-être !

Passer par moins est inévitable. Cela ne veut pas dire moins de confort au sens de moins de bien-être, mais moins de gadgets matériels, moins de course à la compétition généralisée sans but et sans objet, ce qui laisserait de la place à d’autres choses. Il ne faut pas perdre de vue non plus que, historiquement, lorsqu’une civilisation décline ou s’effondre, ce qui lui succède n’est pas un recul, un retour en arrière. Mais toujours autre chose.