Les robots tunisiens font leur révolution

Anis Sahbani, ancien chercheur en France, est reparti en 2014 dans son pays d’origine, la Tunisie, pour lancer Enova Robotics, sa startup de robots à usage civile. Un parcours original qui porte ses fruits, puisqu’il vient de réaliser la plus importante levée de fonds jamais vue en Tunisie.

« Un jour, je me suis réveillé et je me suis dit qu’il fallait faire autre chose qu’enseigner, » annonce Anis Sahbani de but en blanc. Passionné par la transmission du savoir, mais frustré par le manque de reconnaissance des chercheurs en France, l’ancien professeur de robotique à l’Université Pierre et Marie Curie à Paris décide en 2013 de quitter son poste et de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. Un choix qui détonne auprès de ses amis. « C’est vrai qu’au début, je ne savais même pas ce qu’était un ROI, » s’amuse-t-il, « mais aujourd’hui ça fonctionne et voir un réel usage de ce que l’on conçoit est juste incroyable. » Après 4 ans d’existence, Enova Robotics, vient de passer un nouveau cap.

Un retour au pays risqué mais bien négocié

Le pari n’était pourtant pas gagné d’avance. Si l’idée et le marché sont là, il faut avoir les moyens réaliser son projet. Limité par un budget initial de 25 000 euros, Anis décide de revenir dans son pays natal pour gagner sur les coûts de production. Il fait le tour de l’écosystème entrepreneurial tunisien, rencontre représentants des fonds d’investissement, startupers et donne vie à son projet en 2014. Un choix à double tranchant, car les difficultés administratives sont nombreuses. « Un papier qui manque, et un ministère bloque ton entreprise pendant des mois », se remémore le chef d’entreprise qui se veut tout de même philosophe : « Être entrepreneur, c’est s’adapter, il faut savoir dépasser ces freins, où que tu sois ».

Autre problème à résoudre, les formations en intelligence artificielle et en robotique en sont qu’à leurs balbutiements en Tunisie. Celui qui n’est alors que néo-entrepreneur s’appuie sur la conception du premier robot d’Enova Robotics, Mini Lab, robot destiné à l’apprentissage de la robotique pour les universités, comme d’un outil de formation sur le tas pour les nouveaux employés de la startup. « Pour le coup, ma casquette de professeur m’a beaucoup servie ». Les clubs de robotique des écoles d’ingénieurs lui seront également d’un grand secours. « Toutes les écoles d’ingénieurs ici ont des clubs de robotique, où les étudiants se forment en autodidacte durant 3 ans. Ce n’est pas Stanford certes, mais réussir à allier réalité de développement avec les moyens du bord, c’est parfait pour penser applicatif ».

Aider sans remplacer l’humain

Son passif dans la recherche en robotique en France lui permet de rapidement trouver des clients pour ce robot éducatif et de se lancer six mois plus tard, dans la conception du futur produit phare de la startup, Pearlguard, un robot destiné à la sécurité des sites industriels. Ce véhicule autonome à quatre roues permet de filmer et d’alerter à distance en temps réel lors d’intrusion. Ne risquant pas d’accident impliquant l’humain, il peut projeter un liquide d’ADN synthétique qui reste sur l’individu plusieurs semaines. Vendu près de 70 000 euros, il a notamment gagné la médaille d’or au Salon international des inventions de Genève en 2017, et s’est écoulé à près de 70 exemplaires depuis son lancement. « Nous avons beaucoup d’opportunités avec ce robot, où nous sommes les moins chers sur le marché grâce à notre production tunisienne. De nombreuses entreprises françaises de sécurité sont intéressées », explique Anis.

« L’idée est vraiment que le robot aide l’humain quand il peut être plus efficace, pas qu’il le remplace », rappelle celui-ci. Dans le même état d’esprit, Anis et ses équipes ont conçu eTouch-Bot, vendu près de 18 000 euros. Armé d’un écran, ce robot a été conçu pour la téléprésence auprès des malades des personnes âgées, permettant par exemple de contacter un médecin à distance. « Le seul sans opérateur humain derrière un écran » affirme l’entrepreneur.

Une levée de fonds historique et porteuse d’espoir pour le pays

La société vient de boucler au début de l’été une levée de fonds de 1,6 million d’euros auprès de Capsa Capital Partners, une société de gestion d’actifs basée en Tunisie, la plus importante pour une startup en Tunisie. « C’est à la fois une fierté, et une grande responsabilité. Avant, c’était de l’autofinancement, donc nous risquions notre propre argent. Aujourd’hui, nous avons des investisseurs qui nous ont donné leur confiance, donc nous avons l’obligation de réussir », explique le dirigeant, en réaffirmant les potentialités que représentent les marchés de la sécurité et de la santé connectée. La levée de fonds doit lui permettre de changer d’échelle et de passer à l’industrialisation de ses robots. Une étape qui passera sans doute par l’installation d’un site de recherche et développement et de production… En France. Un retour par la grande porte pour l’ancien professeur désormais chef d’entreprise : « Maintenant, nous avons les capacités de faire notre place dans l’écosystème français. Ça nous rapprochera de nos partenaires et de nos prospects. »

L’entrepreneur insiste surtout pour que cette levée de font soit perçue comme un espoir pour l’écosystème startup en Tunisie, et pour que les jeunes osent se lancer dans des projets technologiques en restant en Tunisie. « Avec la situation économique que nous connaissons, c’est important que l’entrepreneuriat se développe en Tunisie, c’est une des voix de salut. »