Fanny Picard, fondatrice d’Alter Equity : « Il sont de plus en plus nombreux à souhaiter un investisseur responsable »

Pionnière de l’impact investing en France, Fanny Picard est la fondatrice d’Alter Equity, un fonds d’investissement soutenant une économie responsable. Convaincue très tôt qu’il est possible de concilier rentabilité et durabilité, Fanny a lancé en 2013 son propre fonds pour promouvoir l’action des startups respectueuses des hommes et de la nature. « Il est devenu nécessaire pour moi de répondre à ma sensibilité aux enjeux sociaux et environnementaux par mon activité. J’ai décidé d’utiliser mon métier d’investisseur pour soutenir les entreprises soutenant l’intérêt général, contribuer à leur essor », souligne l’entrepreneuse. Alter Equity a été le premier fonds d’investissement dans le non-côté à s’intéresser à un double niveau de responsabilité des start-ups : leur activité et leurs comportements vis-à-vis des salariés et de l’environnement.

Après un premier véhicule de 41,5 millions d’euros levé en 2015, qui était à l’époque le plus important fonds d’impact en France, Alter Equity vient d’annoncer la levée d’un second fonds de 60 millions d’euros, pour lequel un premier closing de 35 millions d’euros est attendu d’ici fin 2018.

Nous rencontrons Fanny Picard lors du France Digital Day. Elle fait le point avec nous sur l’impact investing en France et les aspirations d’Alter Equity.

Quelles évolutions notez-vous en France dans l’impact investing ?

De plus en plus de structures se lancent sur cette thématique, dont certaines intervenant historiquement sur les CleanTech ou l’Economie Sociale et Solidaire (ESS), qui se positionnent dorénavant comme relevant de l’impact. Cela illustre l’influence et l’attractivité croissante de l’impact, qui trouve de plus en plus de résonance, de signification et d’inspiration chez les investisseurs. La Mairie de Paris a ainsi lancé un fonds sur la transition énergétique géré par Demeter Capital, une entité traditionnellement rattachée à la CleanTech. Je n’observe pas de transformation radicale dans l’univers des fonds d’impact, mais un accueil de plus en plus favorable, chez les investisseurs, et dans l’opinion publique. Les investisseurs comprennent maintenant relativement bien notre positionnement, ce qui n’a pas toujours été le cas ! Nos interlocuteurs soulignent que notre philosophie d’investissement répond à un besoin. Disons globalement qu’il y a une meilleure compréhension et une forte adhésion.

Et chez les entrepreneurs ?

Ils ont aussi de plus en plus fréquemment entendu parler d’impact, et sont nombreux à souhaiter avoir comme investisseur un fonds responsable. Cela ne concerne pas seulement les jeunes startuppers ! C’est aussi une aspiration profonde et déterminante chez des dirigeants de 40 ou 50 ans. Je constate par ailleurs que les entrepreneurs qui nous sollicitent ont aujourd’hui plus d’ambition, veulent aller plus vite… Par exemple, la société dans laquelle nous avons investi récemment, Magic Makers, qui apprend le code aux enfants pour leur permettre d’élaborer un site Internet, des jeux vidéo, ou des robots… L’entreprise gérait une vingtaine de centres l’année dernière et a pour projet d’en ouvrir 200 d’ici 5 ans ! Les entrepreneurs qui nous démarchent aujourd’hui visent plus loin et plus haut ! Ils sont conscients de l’accélération de la vie économique, et veulent acquérir ou conserver la place de leader. Ce mouvement est assez général ; il n’est pas spécifique à l’impact, mais dans notre univers d’entreprises responsables, cette ambition me semble se renforcer.

Selon vous, comment se situe la France par rapport à l’international ?

Nous avons été pionniers ! Pour ma part, j’ai commencé à travailler sur mon fonds en 2007. J’ai tout de suite parlé d’« activité à impact positif pour les personnes et l’environnement. » A ma connaissance, aucun autre fonds dans le monde n’utilisait alors cette terminologie. Toutefois, il s’est passé ce qui arrive trop souvent en France : nous avons les idées en premiers, mais avons du mal à les transformer en innovations. Quand j’ai commencé à lever mon premier fonds, les investisseurs étaient réticents, ils peinaient pour la plupart à accéder au concept… Quand je leur disais que nous serions à la fois rentables et responsables, ils répondaient : « Si vous voulez être responsables, vous serez nécessairement moins rentables que les autres fonds, nous allons donc plutôt investir chez eux puisque nous avons besoin de rentabilité… » Notre ambition a été, et demeure, de les convaincre du contraire, en ayant un taux de rentabilité supérieur à celui des fonds comparables au nôtre par leur taille ou type de risque.

Comment faites-vous justement pour conquérir ces investisseurs ? Suffit-il de leur montrer chiffre en main que la rentabilité est bien au rendez-vous ?

Pas seulement ! Par rapport à il y a 10 ans, certains investisseurs commencent à rechercher une utilité d’intérêt général. Mais quand nous commencions à l’époque, nous n’avions évidemment pas encore de résultats. Aujourd’hui, nous avons investi dans 12 sociétés, avec une estimation de rendement financier excédant notre objectif de 10%. En outre, les entreprises de notre portefeuille sont en hyper-croissance. Leur chiffre d’affaires a progressé en moyenne de 27% en 2017, et de 37% au premier trimestre 2018. Cela convainc de leur capacité à générer de bonnes performances économiques, en plus de leurs résultats en termes d‘impact social et environnemental, qui sont également très convaincants.

Comment choisissez-vous les entreprises sur lesquelles vous souhaitez investir ?

Nous avons deux critères en termes d’impact d’une entreprise sur la société : que son activité soit utile aux personnes ou à l’environnement, et, en outre, qu’elle s’engage à progresser dans ses pratiques de gestion vers plus de responsabilité sociale et environnementale. Nous demandons pour cela de concevoir un « business plan extra-financier ». Il s’agit d’un plan d’action en termes de RSE, basé sur une quinzaine de critères, sur lesquels l’entreprise devra progresser pendant que nous serons présents à son capital. Nous avons en parallèle un critère financier, avec une perspective de retour sur notre investissement d’au moins 10%. Il faut pour cela que nous validions le potentiel de croissance rentable de l’entreprise. Nous investirons avec notre deuxième fonds des montants de 1 à 10 millions d’euros, dans des entreprises ayant atteint un chiffre d’affaires d’au moins 800 000€ en principe. Nous sommes ensuite très présents aux côtés de nos entrepreneurs. En termes géographiques, nous nous concentrons sur la France.

Pourquoi vous êtes-vous lancée dans l’impact investing ?

Je n’ai pas identifié de structure engagée de façon à la fois responsable et rentable. A l’époque, il y avait des fonds ESS, soutenant essentiellement des démarches d’insertion, très peu rentables. Et des fonds CleanTech, investissant dans des technologies utiles à l’environnement. Mais aucun fonds d’investissement ne s’intéressait à la fois aux personnes et à l’environnement. D’autre part, aucun fonds ne proposait d’être à la fois rentable et responsable ! Face au manque de cette double dynamique, qui m’inspirait, je l’ai créée ! En amont, de cette décision, il y a un cheminement. A un moment où je travaillais dans une structure dont les pratiques me semblaient immorales, cherchant à être utile à la société pour redonner du sens à mon action, je me suis rapprochée de l’association Mozaïk RH, qui aide les jeunes des quartiers, potentiellement objets de discrimination, à accéder à l’emploi. J’ai permis à des jeunes de rejoindre en stage des entreprises telles que Danone, Axa, Vivendi,… J’y ai trouvé une profonde satisfaction et ai souhaité mettre fin à la dissociation que je vivais, entre ma vie professionnelle, particulièrement prenante et énergivore, et mes activités para-professionnelles, dont j’avais besoin pour trouver un équilibre. J’ai aussi intégré ma conviction que pour aider les hommes aujourd’hui, dans l’inscription humaniste qui est la mienne, il faut nécessairement se préoccuper d’environnement.

Quelle est la prochaine étape pour Alter Equity ?

Nous venons d’annoncer la levée de notre deuxième fonds, avec un objectif de premier closing à 35 millions d’euros d’ici fin 2018. Nous avons été une fois de plus innovants en proposant la première part de partage associée à un fonds d’impact. Structurée avec le Fonds de dotation du Louvre, qui nous l’a suggéré, elle permet aux porteurs de cette catégorie de part, de recevoir un rendement pouvant s’élever à 5%. Le rendement excédant ces 5% sera alloué à des projets de préservation du patrimoine bâti et naturel. C’est la première fois dans l’histoire qu’un fonds d’investissement soutient par une action philanthropique le patrimoine bâti et naturel.

Dans la durée, nous continuerons à proposer des solutions financières répondant aux grands enjeux sociaux et environnementaux de notre époque.