Sous l’Ancien Régime, les ancêtres des tweets absurdes ou mensongers étaient de petits bouts de papiers, griffonnés à l’encre par des plumes malicieuses, malhonnêtes ou carrément sadiques, et glissés dans les poches des passants dans les parcs et du public à l’opéra. L’objectif : répandre des rumeurs et salir les puissants. Aujourd’hui, entre les circuits de diffusion accélérateurs de contenus viraux, et les bulles de filtres, les fake news vont bon train. Passez plus d’une heure sur Youtube pour comprendre le phénomène des marées, et vous prenez le risque d’atterrir au fil de vos clics sur la chaîne d’un flat earther, qui assène que la terre est plate et que ceux croyant le contraire sont crédules et désinformés… Chez les complotistes, truthers, et extrémistes de tous bords, « les fausses nouvelles », comme on les appelait au 19ème siècle, ont trouvé une formidable caisse de résonance. Mais pas seulement chez eux. Lors d’un sympathique diner en terrasse, l’ami d’un ami, imprégné de tech, et issu de ce qu’on appelle quelque peu grossièrement une « CSP+ », m’a soutenu mordicus que dans un quartier de Londres, tous les feux piétons avaient dû être changés car leur composition métallique ne pouvait être touchée par la population musulmane… Alors la faute à qui ? Aux algorithmes et aux réseaux sociaux ? Oui, mais pas que. Face à la surpuissance aveugle d’Internet, nous devons lutter contre un ennemi bien plus grand que les machines : la flemme.

Explication avec Laurent Bazin, journaliste, grand reporter, animateur et Président de Cause Toujours Conseil.

Que peut-on faire pour lutter contre le déploiement des fake news ?

Cela dépend de qui on est !

Si on est le citoyen, on peut être plus prudent sur les sources d’information : il est de notre ressort de ne pas nous positionner comme de simples consommateurs d’info. On fait de plus en plus attention à la composition et provenance de nos produits alimentaires ; cela devrait être pareil pour l’information. Car même journalistes et émetteurs légitimes sont capables de se faire avoir, de par exemple retweeter trop rapidement…Ensuite, ce n’est pas parce qu’une information est absurde qu’elle est fausse. On a malheureusement appris ça le 11 septembre…Tout repose donc sur l’exercice de notre esprit critique. Il ne s’agit pas de rejeter tout ce qu’on ne comprend ou conçoit pas, mais de prendre en compte deux choses : le fait qu’une nouvelle soit crédible, ce qui est certes subjectif et variable en fonction des individus, et qu’elle soit confirmée.

Quant aux journalistes, en première ligne, ils se doivent de pratiquer avec assiduité ce qu’ils font de moins en moins, à savoir le « double » ou « triple check ». Aujourd’hui, le système médiatique est tombé dans une espèce de fatigue, de flemme, qui fait qu’il préfère répéter plutôt que vérifier ce que disent les autres. Notamment sur les réseaux sociaux, qui s’en retrouvent grandement appauvris.

Quid des fameuses bulles de filtres ?

On revient dans ce type de cas à des schémas bien antérieurs à Internet et à l’accélération de l’information : « je me regroupe, comme je me ressemble », en fonction de ce que je pense. Cela permet de valider ses opinions grâce au nombre, qui donne la trompeuse illusion de la diversité. On rejoint en fait un groupe de commodité intellectuelle, qui duplique indéfiniment la même pensée. Ce principe est effectivement exacerbé par les bulles de filtre.

L’inverser, c’est une jolie idée… Mais si je propose à un militant anti-front nationale de suivre Marine Le Pen sur Twitter, il ne le fera pas, car il ne l’aime pas. Commercialement, un algorithme qui fonctionnerait de la sorte ne tiendrait pas. Cette tendance, qui repose sur des liens d’affinité, n’est donc pas si simple à inverser…

Cela impacte-il aussi les journalistes ?

Face à l’essor des fake news, les journalistes ont un rôle social extrêmement important, en tant que vérificateurs et distributeurs de l’information. Ils sont hélas soumis aux mêmes inclinations que le public. Or, la bonne collecte de l’information ne doit pas fonctionner par affinités ! Je ne dis pas que l’information doit être « objective », car cela est quasi impossible : chacun réagit avec ses propres capteurs, ses données, son environnement. Mais l’information se doit au moins d’être honnête, et pour cela, il faut sortir de sa zone de confort, ce que personne ne fait facilement…

On fait souvent de la technologie un monstre qui nous récupère, alors qu’elle a simplement exacerbé une tendance naturelle. On critique souvent le comportement des journalistes, qui ont en effet leur part de responsabilité. Mais cela se joue à plusieurs vitesses : le citoyen ne doit pas non plus être passif!

Vérifier les informations, pour le citoyen, on est bien d’accord, c’est compliqué ! Mais pour les journalistes, cela doit redevenir quelque chose d’essentiel. Et cela l’est encore, au sein de nombreuses rédactions. Chez RTL, il nous est arrivé de refuser de relayer une info diffusée en boucle jusqu’à ce qu’elle ait été effectivement vérifiée par nos soins auprès de sources fiables, une demi-heure plus tard. Ce laps de temps, qui dans les médias semble une éternité, n’a en fait aucune importance.

Au-delà des bulles de filtre, comment l’IA peut-elle contribuer au déploiement de fake news ?

Un exemple concret : la télévision suisse a récupéré des images de son présentateur vedette et les a données à une bande de spécialistes de l’IA. En modifiant légèrement les mouvements des lèvres, ils ont pu accoler aux images une nouvelle bande audio, faisant dire au présentateur une série d’inepties. Si le résultat manque encore de souplesse, la machine sera demain capable de faire bien mieux. Détournée, la machine pourrait par exemple faire en sorte que le présentateur de la chaine annonce en direct au 20h que la terre est plate.

Quand est-ce qu’une fake news devient illégale ?

En matière de droit des médias, la législation est très claire depuis 1881. La diffusion d’une nouvelle est une infraction pénale lorsqu’il y a, par mauvaise foi, publication, diffusion ou reproduction de fausses informations susceptibles de troubler l’ordre public. Cela implique donc une connaissance de la nature de la nouvelle. La négligence n’est pas illégale si elle n’est pas répétée. En cas de diffusion de fausse nouvelle de bonne foi, la loi vous reconnaît comme victime collatérale. Toutefois, à mon sens, ne pas avoir vérifié l’info fait de vous un complice. Etre par mégarde amplificateur de fake news est très problématique !

D’un point de vue éthique, un autre cas pose problème : le parti politique qui devient média. Je fais entre autre référence ici à « Le Média », la chaine télé des insoumis et de Gérard Miller, proche de Mélenchon. Qu’un émetteur devienne diffuseur n’est pas forcément embêtant, mais il faut que le processus soit clair, et que ce genre d’entité hybride ne soit pas estampillée « média ». Tout est une question de transparence, de clarté. Au 19ème siècle en France, tous les journaux étaient d’opinions et ne diffusaient pas d’info non alignées sur leurs idées. En 1898, Zola publiait la tribune « J’accuse » en une de L’Aurore, qu’on aurait pu trouver nulle part ailleurs. Ce n’est pas contestable en soit, mais il faut que cela soit limpide aux yeux du lecteur.