Le marché juteux de la “digital detox”

Alors qu’un hôtel au WIFI hésitant ne méritait il y a peu qu’un commentaire outrageux sur TripAdvisor, l’absence de connexion internet est aujourd’hui devenue un atout mis en avant par nombre d’offres de séjours. Balades, jardinage, atelier de yoga, de méditation et dîners au coin du feu : la recette traditionnelle de la détente s’adjoint d’un label inédit : « détox numérique ».  

A l’heure où les voix s’élèvent pour dénoncer notre hyperconnexion savamment orchestrée par les géants du numérique, les organisateurs de ces séjours se frottent les mains, avec en ligne de mire les séminaires d’entreprises.

 

Dis moi comment tu te connectes et je te dirai qui tu es

 

Ne pas poster de photos de ses vacances en flux continu sur Facebook serait-il devenu un gage de bonne santé mentale ? La détox numérique, une notion qui, il y a une dizaine d’années, avait le goût amer des mails professionnels incessants reçus sur son Blackberry, s’attaque aujourd’hui à notre rapport maladif aux réseaux sociaux.

C’est dans la newsroom de Facebook qu’en décembre dernier nous avons pu lire un mea culpa tarabiscoté coiffé du  titre suivant : « Est-il mauvais pour nous de passer du temps sur les réseaux sociaux ? ». Il s’agit en fait d’unene publication sous forme de recommandations sur l’utilisation du réseau social afin d’en éviter les dangers. Le coeur du propos : la déprime menacerait uniquement les utilisateurs passifs, tandis qu’il serait recommandé d’avoir un haut niveau d’interaction sur le réseau pour n’en garder que les bénéfices.

Conscient des limites de cette pirouette, Facebook propose maintenant un système qui envoie une notification en cas de dépassement d’un temps maximum d’utilisation préalablement déterminé. Il n’en faut pas plus pour que Facebook se trouve affublé de l’épithète  “pompier-pyromane” : en responsabilisant les utilisateurs, Facebook n’est-il pas en train de se décharger de ses responsabilités propres ? A partir de quand devenons-nous des junkies des réseaux, à dix, à vingt ou à cinquante minutes d’Instagram par jour ?

La comparaison avec des slogans comme “manger bouger” est tentante. Il n’en reste pas moins que comme pour le sucre et la malbouffe, la dilapidation de notre attention sur les réseaux est au coeur d’une prise de conscience collective. Entre anxiété et dépression, les études scientifiques nous dévoilent aujourd’hui les revers de ce qui était censé embellir notre quotidien.

Et les entreprises sont les premières à être concernées.  Proposer des réunions sans téléphone portable ? Ringard. Interdire l’accès à certains réseaux sociaux ? Liberticide. Offrir des « digital detox »  à leurs employés ? Tentant !

 

Détoxifier l’entreprise

 

Malgré les efforts des entreprises pour s’équiper de leurs propres réseaux sociaux, Facebook reste aujourd’hui un haut lieu de la lutte contre l’ennui au travail. Pour ces entreprises, il s’agit d’en découdre avec le papillonnage de l’attention de ses employés, comme en témoigne cette anecdote du conseil des prud’hommes de février 2018 où un employé a été licencié pour cause d’utilisation abusive des réseaux sociaux et d’internet. « Il s’est connecté près de 40 heures par mois sur Facebook, Twitter, Google et Foot Mercato à des fins personnelles. » , fait valoir le représentant de l’entreprise concernée.

Mettre son téléphone portable en mode avion, désactivez certaines notifications… On trouve pléthore de conseils pour ces collaborateurs des open space en plein désarroi.

Au-delà de la discipline individuelle, les employeurs sont alors de plus en plus nombreux à vouloir accompagner leurs salariés dans cette démarche de « détox ». Au moment d’organiser leurs séminaires, ils se tournent donc vers ces nouvelles offres qui fleurissent aux quatres coins de la France.

 

Contre l’hyperconnexion, le séminaire


Into The Tribe, une agence qui organise séminaires et courts séjours de « digital detox » suggère aux PDG pressés de prendre les choses en main : « aider vos collaborateurs à se déconnecter ». L’agence utilise un système qui bloque les notifications sur les portables des participants de ces mises au vert. Les salariés n’ont plus le choix : ils participent à un séminaire tel qu’on aurait pu les vivre il y a 30 ans — une touche de yoga en plus.

Pourtant, ces vacances bien méritées ont l’utilité de pansements sur une jambe de bois : aussitôt achevées, c’est le retour à la l’hyperconnexion. Car l’injonction collaborative et les outils numériques utilisés par l’entreprise ne permettent finalement jamais d’appliquer les recommandations « détox » à son quotidien professionnel. Ces séminaires seraient-ils une manière hypocrite d’éviter le burn-out sans remettre en cause nos modes de vie ? La question de notre détermination à changer de comportement persiste.

 

Voulons-nous vraiment en sortir ?


C’est ce dont doute Michaël Stora. Dans une tribune pour le Figaro, le psychologue explique : « Si nous tenons tant à Facebook et que nous avons du mal à nous en détacher, malgré la menace qu’il fait peser sur la confidentialité de nos données, c’est qu’au fond de nous-mêmes nous tenons beaucoup à ce réconfort permanent qu’il nous apporte. » Contre nos vies ennuyeuses, les réseaux sociaux et autres applications vouées à nous divertir un peu plus à chaque instant seraient irrésistibles. La « digital detox », dans ce cadre, ne serait qu’un moment de calme nous permettant de sortir la tête de l’eau, avant de mieux replonger.  Le psychologue du numérique ajoute même que si on finissait par se lasser de ce réseau emblématique, ça ne sera que pour mieux en retrouver de nouveaux. De quoi alimenter la myriade de consultants en « digital detox » qui se ruent sur ce business juteux.

 

L’ingénierie de l’addiction à peine dissimulée par les géants californiens nous place dans une position ambigüe : nous ne souhaitons plus être les esclaves de nos smartphones, mais sommes incapables de les quitter. Dans ce cadre, les séjours de « digital detox » jouent le rôle de muselières éphémères. Pour les entreprises, il s’agit avant tout d’un levier court-termiste au service d’une productivité qui s’évapore.

A l’heure où les gourous de la Silicon Valley interdisent à leurs progénitures d’utiliser les smartphones qu’ils conçoivent, ce marché a de beaux jours devant lui…