L’économie circulaire, une affaire de collaboration

Alors qu’on entend souvent parler de la collaboration entre startups et grands groupes, il est un contexte qui interroge pleinement son potentiel : celui de l’économie circulaire. Parce qu’elle est intrinsèquement une économie systémique, elle interroge la façon dont ces acteurs collaborent. Il s’agit pour eux de se libérer du joug des logiques financières court-termistes pour prendre de la hauteur — un défi à la mesure des enjeux sociétaux actuels. Un système qui prend forme en France autour de chefs d’orchestre comme l’entreprise sociale Phenix.

 

Transformer des fruits invendus en confiture ou des écorces de fruits en pigments de coloration pour la peinture — autant d’échantillons qui illustrent l’ingéniosité de l’économie circulaire. Sa vocation : limiter au maximum le gaspillage de matières premières et d’énergie nécessaires à la production de biens et services. Alors que la France présentait sa stratégie pour une économie circulaire le 23 avril dernier, il y a quelques jours, ce sont les industriels qui sont entrés dans ce paradigme de la boucle. 55 d’entre eux — dont Carrefour, Danone et Renault — se sont engagés en faveur de cette économie écologiquement vertueuse, avec pour objectif le recyclage de totalité des plastiques d’ici 2025.

 

La startup qui secoue les grands groupes

 

Créée en 2014, la startup Phenix, figure de proue de l’économie circulaire en France, s’est donnée pour mission d’« aider les entreprises à réduire le gaspillage en réveillant le potentiel de leurs déchets. » Parce qu’elle organise et optimise les flux de redistribution, elle a besoin de travailler avec ceux qui produisent ces déchets, et ici notamment avec Unibail-Rodamco — premier grand groupe de l’immobilier commercial. En trois mois de collaboration, l’équivalent de 3 600 repas ont été sauvés et redistribués, en partenariat avec des associations. Car le groupe s’était engagé dans une réduction de 50% de son empreinte carbone d’ici à 2030. Une ambition impossible à honorer sans réfléchir au concept d’économie circulaire. Le responsable de la collaboration l’admet : « Les solutions n’existaient pas en interne, seules des startups, qui ont une capacité d’agilité et d’innovation bien plus grandes que nous, pouvaient nous aider. »

 

Face à la complexité du défi de l’économie circulaire, l’enjeu pour ces acteurs est de proposer des solutions radicalement différentes de leur modèle existant. Stéphanie Maurisset, responsable de l’incubateur dédié à l’économie circulaire de Paris & CO renchérit : « l’économie circulaire demande de la collaboration et surtout de bouleverser son business model, ce qui est loin d’être évident quand on est un grand groupe. Une startup (…) qui va apporter un regard neuf, peut permettre de mieux opérer le changement. »

 

Quand le recyclage ne profite pas à tous

 

Si de telles collaborations entre Phenix et des entreprises productrices de déchets semblent couler de source, c’est parce que ces entreprises voient un potentiel de valorisation dans ce qui n’était pour eux qu’un centre de coûts. Loin d’une soudaine prise de conscience écologique, une telle collaboration cache une logique financière heureuse. Pourtant, de l’autre côté se trouvent les entreprises dont le modèle était justement de gérer les déchets et pour qui réemploi rime avec diminution des quantités ramassées — et du chiffre d’affaire. L’arrivée de nouveaux acteurs comme Phenix qui joue les entremetteurs entre filières de recyclage, associations et producteurs de déchets menace leur règne. Pourtant, loin d’alimenter une logique concurrentielle, Jean Moreau, co-fondateur de Phenix nous confie vouloir collaborer avec ces acteurs traditionnels : « Aujourd’hui on aimerait faire un partenariat avec ces gros acteurs de la gestion des déchets et proposer une offre conjointe qui permettrait le recyclage à grande échelle. Malheureusement dans la réalité on est encore dans une relation frontale avec eux. »

 

Collaborer avec des startups semble plus évident quand les bénéfices à court terme sont évidents : valoriser ses déchets et booster son image de marque. Mais quand l’innovation rime avec risque structurel pour l’entreprise, remettant en question son modèle pourtant bien huilé, les rapprochements avec ces jeunes acteurs sont moins évidents.

 

Par-delà la startup

 

L’entrepreneur et analyste Azeem Azhar, intervenant lors du sommet de la Fondation Ellen MacArthur sur l’économie circulaire, souligne l’importance de penser l’innovation de façon systémique afin de répondre aux grands enjeux contemporains. C’est en substance ce qu’il explique dans sa newsletter : « Ce que j’ai apprécié lors de cette conférence au sujet de la gestion des déchets, c’est la compréhension que l’innovation peut (et dans de nombreux cas, devrait) prendre place au sein de la société et de ses institutions sociales. L’énorme opportunité que représente l’économie circulaire — qui inclut des gains commerciaux, financiers, et sociaux — serait probablement libérée par grâce à des solutions systémiques plutôt que par des entrepreneurs qui se la jouent solo. ».

 

Pourtant, si il s’agit bien de ne plus se la jouer solo, alors il s’agit bien de sortir du paradigme des solutions technologiques portées par des entrepreneurs pour s’adresser à l’ensemble des acteurs susceptibles de jouer un rôle au sein de cet économie. Car l’économie circulaire fait intervenir des acteurs très différents comme le montrent les catégories de gagnants des Trophées de l’Économie Circulaire : associations, collectivités, entreprise circulaire, entreprise en transition, enseignement, recherche… Répondre aux grands enjeux sociétaux, c’est alors collaborer avec les acteurs existants — dans toute leur diversité. Si la startup apporte des solutions nouvelles, elle n’est qu’une des pièces d’un puzzle bien plus grand.
Un enjeu qu’à bien saisi Phenix, comme nous l’explique Jean Moreau : « Nous avons maintenant l’ambition d’être un acteur incontournable de l’économie circulaire, en allouant les ressources de manière efficiente à grande échelle. » Il ajoute : « On permet de créer des ponts entre ceux qui ne parlaient pas le même langage : le monde associatif et celui du retail. On met de l’huile dans les rouages. »

 

Vers un changement systémique

 

Le changement systémique est un paradigme en plein essor, porté notamment par l’architecte Indy Johar — figure de proue de l’innovation sociale en Angleterre et fondateur du Dark Matters Laboratories — qui travaille à l’application de la science des systèmes complexes à nos grands enjeux contemporains. Dans un TEDx donné à Birmingham, Indy Johar veut se libérer du poncif de l’innovation par la startup pour épouser celui du changement systémique. Il explique : « Nous savons que l’organisation en entités individuelles qui a lieu depuis le 17eme siècle est un mythe : nos enjeux sociétaux nécessitent une nouvelle approche. La plus grande révolution du 21ème siècle ne sera pas la technologie, mais bien notre façon de nous organiser. »

 

Prendre à bras le corps les enjeux de l’économie circulaire, c’est donc d’abord épouser la réalité du terrain : une multiplicité d’acteurs dont il faut faire coïncider les intérêts et faciliter les échanges. Sous réserve que ces acteurs existent ! Jean Moreau nous avertit que nombreuses sont les entreprises prêtes à valoriser leurs déchets mais que très peu de filières en aval sont en capacité de les traiter. Car une fois l’évangélisation réussie, des enjeux industriels persistent : « On donne toujours des exemples à l’échelle micro, comme l’artisan qui fait de la confiture avec des fruits voués à la poubelle, mais en réalité peu d’entreprises se targuent de pouvoir assumer une telle logistique de réemploi à grande échelle » nous apprend Jean Moreau. C’est pour combler ces trous dans la raquette que Phenix a récemment lancé sa propre structure d’accompagnement, destinée à accueillir entrepreneurs et artistes. Selon le co-fondateur : « Assumer notre rôle de leader sur le sujet c’est aussi en aider d’autres à se positionner au sein de la filière. »

 

Alors que les startups sont porteuses de nouvelles opportunités, c’est d’abord en combinant les rouages existants que la machine se met en marche… Plus que de nouvelles technologies, le paradigme éminemment systémique de l’économie circulaire ne saurait se passer de ces entremetteurs.

 

Crédits photos : Phenix.