La blockchain, nouvelle arme anti-changement climatique

La lutte contre le changement climatique se déploie de plus en plus sur la blockchain, au travers de solutions conçues par des start-ups, convoitées par des grands groupes et couvées par les Nations Unies.

 

Après la banque et l’assurance, l’environnement et l’énergie : la blockchain est au coeur d’un nombre croissant de projets qui visent à révolutionner la manière dont on appréhende la question du climat. Lors de la COP23, en 2017, l’UNFCCC (la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques) a d’ailleurs officiellement reconnu son potentiel dans la lutte contre le changement climatique : « À cause de sa nature distribuée, la blockchain pourrait améliorer la gouvernance et la durabilité des actions collectives qui s’attaquent au changement climatique. Contrairement aux réseaux centralisés et décentralisés, la blockchain empêche la prise de contrôle monopolistique d’un système. La technologie enregistre aussi les transactions de manière ouverte et permanente et promeut ainsi la transparence et la traçabilité. »

 

Les Nations Unies fans de la blockchain

 

Les Nations Unies considèrent qu’elle pourrait aider à résoudre un certain nombre d’enjeux : améliorer les transactions sur le marché du carbone en rendant la certification des crédits carbone plus accessible et plus fiable, faciliter les transactions sur le marché des énergies propres, favoriser le crowdfunding de projets à impact environnemental et mieux suivre les progrès en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Et pour faire advenir ce potentiel, l’UNFCCC a annoncé qu’elle soutiendrait les innovations « à l’intersection de la blockchain et du climat ». C’est notamment dans ce cadre qu’a eu lieu le hackathon Hack4Climate pendant la COP23, qui a réuni 100 personnes à la recherche de solutions environnementales fondées sur les Digital Ledger Technologies (DLT). Les projets se concentraient sur une variété de sujets, comme l’identification et le suivi des émissions carbone, la fixation du prix de ce carbone, la distribution d’énergie, l’utilisation durable des sols et le transport durable.

La belle idée derrière tout ça, c’est que la blockchain, puisqu’elle fonctionne par définition de manière distribuée, favorise l’engagement des citoyens dans la définition de leurs propres solutions. C’est en substance ce qu’écrit le magazine américain Futurism : « la blockchain apporte une solution qui court-circuite les intermédiaires et la bureaucratie ; elle donne aux individus un moyen d’avoir des relations interpersonnelles qui peuvent être à l’origine d’une solution ‘bottom-up’, plutôt que d’avoir des politiciens qui décident d’une manière ‘top-down’ après une longue et souvent inefficace campagne de communication politique. »

 

Les start-ups au taquet

 

Évidemment, les entreprises et les start-ups s’engouffrent aussi déjà dans la brèche. La vidéo de présentation de Hack4Climate par celui qui le gère, Nick Beglinger, pullule d’ailleurs de termes start-up friendly : « Si vous aimez la disruption et que vous pensez que le monde peut et doit être un lieu meilleur, plus efficace et plus juste, alors le climat est pour vous. » Ou encore : « Énergie, transport, agriculture : tous doivent atteindre zéro émissions. Et ça, c’est ce que j’appelle de la disruption. »

 

 

Mauvais esprit mis à part, l’organisation pour la première fois en 2017 de ce hackathon montre bien qu’il va falloir s’habituer à voir « blockchain » et « environnement » accolés par des start-up qui veulent changer le monde. Pour le moment, le gros des efforts semble se concentrer sur l’énergie. « Cette manière de gérer des informations semble particulièrement bien adaptée à une tendance de fond qui bouleverse ce secteur : la décentralisation », expliquent aux Échos Romain Bonenfant et Sébastien Zimmer, du cabinet Emerton, qui viennent de publier une étude sur le sujet. Aux États-Unis, les pionniers s’appellent LO3 Energy et Consensus Systems, qui dès 2015 ont développé à Brooklyn une plate-forme permettant aux habitants du quartier d’acheter de l’électricité solaire entre eux. Autre « star », l’australienne Power Ledger, dont le principe est à peu près le même. En France, « Bouygues Immobilier a développé un projet avec Microsoft, Energisme et Stratum, dans le quartier Confluences à Lyon » en 2017, rapportent Les Échos, pour tester l’autoconsommation collective d’électricité au sein d’immeubles et de lotissements. La start-up Sunchain utilise la blockchain pour « faire circuler l’énergie solaire sur les réseaux publics de distribution d’électricité » et encourager l’autoconsommation à l’échelle d’un bâtiment, entre immeubles et en itinérance (utiliser sa propre énergie pour alimenter sa voiture électrique, par exemple).

Le partage d’électricité entre citoyens n’est pas la seule application. En France toujours, Irene Energy est un fournisseur d’énergie renouvelable qui vient de boucler la première partie de son ICO (la vente principale ouvre le 18 août). Leur solution, qui devrait être lancée en septembre 2018, permettra aux consommateurs d’acheter de l’énergie verte aux producteurs de leur choix. De son côté, Inuk lancera bientôt sa version beta test : c’est une app qui permet de compenser ses émissions carbone du quotidien avec la production d’énergie solaire — le tout tracé et certifié grâce à l’usage de la blockchain. Les grands groupes ne sont pas en reste, qui testent des applications de la technologie pour faciliter l’utilisation de voitures électriques en libre-service (sur quoi planche RWE) ou développer des plateformes de trading d’énergie (Engie, Total, RWE et Vattenfall se sont associés à la société Ponton pour en créer une). En 2017, le cabinet PwC a publié une étude intitulée « Blockchain : an opportunity for energy producers and consumers ? » — avec un point d’interrogation pour montrer que tous les voyants ne sont pas non plus au vert.

 

Blockchain-washing

 

Car il subsiste un certain nombre d’obstacles sur le chemin d’une blockchain réellement mise au service de l’environnement. Comme le résume Pascale Jean, de PwC, dans La Tribune, « à l’heure actuelle, il n’est pas encore possible d’affirmer si la blockchain parviendra ou non à s’imposer dans le secteur de l’énergie. Cette question dépend en effet aussi et surtout du cadre réglementaire et juridique, de l’évolutivité de cette technologie et de sa résilience, ainsi que de la rentabilité des investissements. »

Par ailleurs, si l’on parle de lutte contre le réchauffement climatique, il faut mentionner le coût environnemental faramineux de la blockchain. Celle sur laquelle repose le bitcoin, par exemple, fonctionne avec le mécanisme de « proof of work » : le cryptage des différents blocs est effectué par des mineurs qui, « pour pouvoir créer et ajouter un nouveau bloc », doivent « trouver la solution d’un problème mathématique très coûteux en ressources »explique Romain Gaborieau, de SQLI Nantes. Aujourd’hui, « selon les sources, ce réseau Bitcoin consommerait entre 300 MW et 10 GW, soit plus ou moins la consommation d’électricité de l’Irlande (3 GW). Autre comparaison éloquente : la blockchain Bitcoin consommerait à elle seule 100 fois la puissance utilisée par l’ensemble des serveurs de Google », détaille Usbek & Rica. Et cela ne concerne qu’une seule blockchain.

Bien sûr, il existe des solutions moins énergivores. Sur Ethereum, des réseaux de tests emploient la « proof of work » mais avec un niveau de difficulté moins élevé, quand d’autres ont recours au mécanisme de la « proof of authority » : les blocs sont vérifiés par des comptes validés, qu’on appelle validators et qui doivent « bénéficier d’une image positive en permanence », explique Coin Report. Ce sont les deux possibilités qu’explore Inuk. De son côté, Irene Energy a choisi de développer sa solution sur Stellar, « une blockchain energy-efficient en accord avec notre positionnement futur en tant que marque et par rapport à nos clients », explique un membre de l’équipe sur le forum jeuxvideo.com. D’autres choisissent carrément d’attaquer le problème à la racine, en construisant des fermes de minage hydroélectrique comme le fait la société Hydrominer, en Autriche, qui promet « un ‘minage vert’ en utilisant une énergie renouvelable produite dans les Alpes. »

 

Un jour, on développera donc peut-être des solutions contre le réchauffement climatique sur des blockchains qui fonctionneront elles-mêmes grâce à l’énergie renouvelable. En attendant l’avènement de cette économie parfaitement circulaire, gare au blockchain-washing : selon le rapport Blockchain Codex 2017 de 451 Research, 28% des entreprises s’intéressent à la technologie ou l’utilisent, mais seulement 3% d’entre elles l’emploient en production. Le rapport souligne que la hype de la blockchain mène certaines entreprises qui n’ont pas bien compris son utilité ni sa valeur à s’en emparer quand même. La même chose peut probablement être dite de certains de ceux qui veulent soutenir le développement de solutions environnementales basées sur la blockchain : c’est très bien, mais encore faut-il être en mesure de faire le tri entre gadgets et vraies innovations.