Old but gold : quand seniors riment avec startups

Les startups forment la jeunesse. C’est bien connu. En la matière, la Silicon Valley apparaît justement comme le terreau de l’entrepreneuriat juvénile. Zuckerberg a fondé Facebook à 19 ans. Steve Jobs est devenu millionnaire à 23 ans. Même combat de l’autre côté de la Manche. “Dans la FrenchTech, on parle souvent de trentenaires et très peu de seniors”, analyse la modératrice de la conférence sur les séniors de Futur.e.s.  Et la pyramide des âges ne cesse de se creuser. En effet, voilà qu’on incite les adolescents à entrer toujours plus tôt dans la cour de l’entrepreneuriat. De quoi faire apparaitre même les trentenaires comme obsolescents et les inciter à réaliser des cures de jouvence. Hormis dans le champ de la silver economy, cette juteuse filière de produits et services adressés aux personnes âgées, quel rôle peuvent-jouer les seniors dans l’écosystème des startups tech ? Loin des idées reçues selon lesquelles la tech réclamerait sans cesse des compétences techniques dont les membres les plus âgés seraient privés, de nombreux seniors entreprennent. La tendance semblent même s’accentuer ces dernières années.  Selon le Global Entrepreneurship Monitor (GEM), en 2016, la proportion de seniors entrepreneurs (18%) aurait dépassé celle des 18-24 ans (11%).  Qui sont donc ces entrepreneurs aux cheveux grisonnants ? Pourquoi entreprennent-ils ? Retour sur trois témoignages d’entrepreneurs matures, mais loin d’être dépassés.

Le senior, un serial entrepreneur en puissance

En premier lieu, un startuper senior est avant tout un entrepreneur qui a déjà de la bouteille. Entrepreneur de carrière, Michel Gien en est à sa troisième startup : : “Moi je suis un entrepreneur gold. Même platinium. J’en suis à ma troisième startup. J’ai fondé Chorus System et Virtuallogix avant de monter ma dernière startup Twinlife.”  Une application de messagerie mobile qui entend concurrencer les plateformes les plus installées comme Whatsapp ou Messenger en proposant un “système de communication alternatif, qui respecte la vie privée des utilisateurs.” Après une grande expérience dans les télécoms, son dernier projet en date fut d’abord motivé pour résoudre un problème rencontré par les seniors. Conçue pour faciliter la communication entre les générations,Twinlife à ses débuts piétine : “Je me suis rendu compte que ce marché là n’existait pas car les seniors sont en maison de retraite et n’ont pas de smartphone à disposition.”

Le centralien a opéré un pivot vers le respect de la vie privée,  une autre problématique qui le tenait à coeur : “Je souhaitais redonner le contrôle à l’utilisateur en créant un service anonyme, protégé, sécurisé qui ne laisse aucune trace et qui ne fonctionne pas sur cette forme de harcèlement moral qu’est le spam.”  Sa nouvelle cible ? Les enfants. Ce qui n’est pas sans poser problème au vu de l’écart générationnel : “Notre principal problème repose sur la connaissance des habitudes des consommateurs qui ne sont pas les nôtres” confesse Michel Gien. Cette démarche est proche de celle qu’a analysé la chercheuse Martine Brasseur spécialiste de la question sur l’entrepreneuriat senior : “les “silverpreneurs” portent en eux une dynamique plus importante de transmission” pour  redonner sens à leur trajectoire avant de sortir du jeu.”

Le chercheur- entrepreneur

Second profil type, l’entrepreneur senior est souvent un chercheur qui a suivi un parcours de recherche classique avant de monter sa structure. Ce fut le cas de Jacques Levy-Vehel qui, après une trentaine d’années de recherche à l’INRIA, a co-fondé la startup Case Law Analytics, une legaltech qui utilise l’intelligence artificielle pour quantifier les risques de décisions judiciaires. Ou encore le cas de Valérie Issarny, à la tête d’Ambicity, une startup luttant contre la pollution environnementale. Pour la chercheuse, ce parcours n’a rien d’exceptionnel : “ Non, ce n’est pas si étonnant de monter une startup à mon âge. Parce qu’à l’INRIA, on fait de la recherche de haut-niveau. Et c’est pour ça que des chercheurs qui ont de l’expérience créent des startups en fin de parcours, pour valoriser une recherche qui a pris de nombreuses années.”

Concernant ses motivations, l’apprentissage et le désir d’aventure que n’ont pas forcément permis d’assouvir les années de laboratoire : “A l’époque, quand j’écrivais ma thèse, je ne m’imaginais pas du tout monter un jour une startup. Mais j’avais ce désir de vouloir toujours apprendre. Quand on fait de la recherche, on ne cesse d’apprendre. Et créer une startup, c’est apprendre un peu différemment.”  “Ce que j’ai trouvé en startup, c’est cette envie d’aller voir le monde. Alors c’est vrai, on voyage beaucoup en recherche. On part en séminaire, en colloque. En revanche, c’est assez enrichissant de développer une innovation et d’aller la confronter au monde extérieur. Il ne faudrait peut être pas dire ça, mais cela permet de tester à l’extrême et c’est beaucoup mieux.”

Le corporate converti

Enfin, le troisième profil type du senior entrepreneur est celui qui a réalisé sa carrière au sein d’un grand groupe. Et dévie de sa trajectoire avant la retraite pour réaliser des ambitions déçues. La chercheuse Martine Brasseur analyse ce phénomène comme la “mise en évidence d’une quête existentielle,qui éclaire la relation dialogique de l’entrepreneur à son entreprise.” Entreprendre est alors un bon moyen de “sortir des cadres”, et de “prendre sa liberté avec les règles…tout en restant dans les clous.”

C’est ce qu’enseigne le parcours de Delphine Degurge, ancienne directrice de l’innovation au groupe La Poste, et aujourd’hui fondatrice de Cowork.id. “Être acteur du changement dans les grands groupes, c’est souvent Koh Lanta. On confronte une culture à des indicateurs de performance, et on rencontre énormément de difficultés : isolement du groupe, manque de reconnaissance.”  Avec sa startup, une plateforme de partage de compétences et d’entraide dont le but est de “révéler les talents cachés”  des entreprises, elle souhaite accompagner les grandes entreprises dans une démarche de ressources humaines “moins top down”, et ainsi valoriser les compétences et ressources qu’ils ont en interne.

Loin des stéréotypes, la Silver Valley est bien là et porte des visages variés. Mais elle reste encore timide en France. Avec seulement 4% d’entrepreneurs séniors, le chemin reste encore long. Et pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon une étude du MIT, un entrepreneur de plus de 50 ans a deux fois plus de chances de connaître le succès, l’expérience et la sagesse aidant. De plus, encourager les séniors vers l’entrepreneuriat permettrait aussi de s’attaquer aux problèmes de mixité sociale et générationnelle souvent décriés dans l’écosystème.“Au début, je travaillais avec des quinquagénaires, et il n’y a pas eu de fit. Cela ne fonctionnait pas. Aujourd’hui, je travaille au contact de jeunes. Et ça se passe vraiment bien. Les différences de générations peuvent être une richesse.” confie Delphine Degurge. Pour cela, encore faut-il repenser les structures d’accompagnement, qui souffrent aussi de ce manque d’homogénéité. Comme se plaisait à le rappeler la modératrice de Futur en Seine : “C’est simple, il n’existe pas de programmes d’accélération ou d’incubation pour les seniors. Après 25 ans, on est dépassé. ” À quand de nouveaux programmes pour ces entrepreneurs aux têtes chenues ?