Intelligence artificielle : lost in translation

Il y a deux semaines, Alexa posait un pied sur le sol français sous la forme d’Echo, l’enceinte connectée d’Amazon. L’assistant vocal n’en est pas à son premier voyage.  Allemagne, Japon, Angleterre… Autant de frontières traversées. Autant de langues et de spécificités culturelles qu’il a fallu inclure au sein du dispositif technique. Le jeu en vaudrait la chandelle : gagner la bataille linguistique dans la course  des géants de la tech à l’intelligence artificielle et ce, dans une stratégie commerciale toujours plus globalisante. D’autant que Google Home Assistant a déjà un pion d’avance depuis son implantation en Italie. Mais de sa conception à son arrivée sur le marché français, la route d’Echo fut longue. Car maîtriser la langue de Molière à la perfection n’est que la partie immergée de l’iceberg. Le plus dur reste à faire. L’art de la conversation requiert une patte humaine plus prononcée, un temps de tests allongé. Et un coût de production qui n’est pas des moindres. Dès lors une question se pose : la stratégie globalisante qui contraint les acteurs à adapter l’IA a toutes les sauces langagières est-elle payante ? Les efforts de singularisation valent-ils le coup, ou bien faudra-il se tourner, pour conquérir pays après pays, par  le développement d’IA plus locales, culturellement spécifiques à chaque pays ?

 

En 2018, l’assise d’IA globales

Google, Amazon, Apple, Facebook, Microsoft… l’hégémonie américaine des géants de la tech, et chinoise depuis peu, sur la question de l’Intelligence artificielle ne se dément plus. Pendant la dernière décennie, les contreparties sérieuses du côté européen, de l’Hexagone ou des pays émergents sont restées aux abonnés absents. Or, cette mainmise technologique a contribué à produire des IA que l’on pourrait nommer “globales”. Selon la définition qu’en donne Anna Dimitrova, chercheuse en relations internationales la  globalisation » est conçue comme un processus économique et idéologique, sélectif et exclusif par sa nature, parce qu’il impose sa logique d’hégémonie sur le marché. Elle se pense aussi comme un processus qui néglige les conséquences sociales.

Une stratégie politique et commerciale qui consiste donc à imposer son leadership pour ensuite décliner ses produits sur les marchés internationaux. Côté IA, on l’observe surtout au travers des assistants vocaux conçus au coeur de la Silicon Valley pour traverser les frontières européennes à l’instar d’Echo d’Amazon, Google Home Assistant, Homepod d’Apple. Une déclinaison qui s’orchestre parfois au mépris des diversités culturelles. Celui qui en a fait les frais, c’est surtout Siri d’Apple dont on a souvent moqué les grandes difficultés de prononciation des noms propres étrangers. Ou encore son incapacité à comprendre les accents régionaux.

La stratégie du caméléon : s’adapter sans jamais se fondre

Car adapter son produit à tous les marchés ne se fait pas sans heurts. N’est pas caméléon qui veut. Traduire les assistants vocaux dans leur langue d’origine reste encore un challenge pour nombre d’ingénieurs. Pas forcément du point de vue de la compréhension, mais surtout de la conversation. “Nous avons différentes façons de poser la même question, différentes façons de dire exactement la même chose” explique Nicolas Maynard, responsable du lancement d’Alexa en France. Car si les algorithmes de machine learning acquièrent facilement les bases grammaticales de la langue, ce sont souvent les spécificités et subtilités culturelles qui passent à la trappe. Comme savoir qu’en France, il existe plusieurs zones de vacances. Ou que le mot week-end est un anglicisme. Sans parler du manque de chaleur dans la voix des assistants vocaux que raille Laurence Devillers, chercheuse au CNRS : “Il ne faut pas oublier que ce ne sont que des machines qui vous parlent en annonant bêtement.”  En cela, Nicolas Maynard évoque les limites de la traduction et de cette adaptabilité constante : “Vous ne pouvez pas espérer prendre tout des US, le traduire et espérer que cela fonctionne.”

Il semblerait donc que la stratégie du caméléon ait ses limites : celles du temps d’une part et de l’argent. Quatre ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour voir fleurir Écho en France, après la sortie aux US. Sans doute parce que le français est réputé pour sa complexité. Mais aussi parce qu’il aura fallu intégrer au sein d’Echo pas moins de 200 fonctions supplémentaires. Et parce que les tests en laboratoire ont été plus nombreux. Côté finance, la stratégie de globalisation coûterait cher :Apple, à la sortie de son HomePod français il y a quelque jours a dû rogner sur les marges (prix de production annoncé à 216$ pour un prix de vente à 349$, soit une marge nette de 133$.) On a connu mieux !

 

Encourager le développement d’IA locales ?

Ce temps de développement et ces coûts de production laissent songeur. Quelles alternatives à une stratégie qu’on pourrait appeler glocale ? L’IA doit-elle être développée d’abord localement, tant au nom de la rentabilité que du respect des cultures  ? L’IA pourrait bien emprunter la voie de l’agriculture : hier, industrielle, massive et peu soucieuse des conditions de production, aujourd’hui — locale, en circuits courts, bio et de plus en plus transparente.Selon Anne Charlotte-Cornut, chargée de mission sur le rapport Villani : “L’IA est normative et culturelle. Vous vous êtes déjà demandé pourquoi les assistants vocaux portent une voix de femme? C’est une vision occidentale, masculine et genrée. Mais d’autres pays dont la culture des ancêtres est forte souhaiteraient que ce soit un grand père qui leur adresse la parole.”

Le développement d’intelligences artificielles plus locales est en tout cas encouragé par la chercheuse Laurence Devillers : “Au Brésil et à Taiwan, je peux vous dire qu’on développe des IA, avec des algorithmes “open source” dans des salles de classes afin qu’une plus grande majorité utilise un outil plus à son image. Parce qu’aujourd’hui les gens qui développent l’IA sont tous blancs, mâles à 90 % avec un bac+8. L’IA devrait être le moteur économique et local de communautés différentes.”  En tout cas tout porte à croire que ce développement local de l’IA passera par l’émergence de structures adéquates de proximité. Ainsi, les startup studios permettent aux porteurs de projets de mutualiser les expertises et talents propres à un marché pour développer des produits adaptés. Afin que les paroles du journaliste Brian Barrett fasse profession de foi : “À chaque culture correspond ses besoins propres en assistants vocaux.”