“Avec Poi, nous souhaitons orienter l’attention sur le développement d’usages concrets de la blockchain”

Fraîchement débarquée dans l’écosystème blockchain suite à une première levée qui intègre notamment l’un des premiers investisseurs de Ledger, la startup Poi (prononcé “poye”), ambitionne de booster l’économie d’impact en encourageant l’utilisation de monnaies locales et les comportements de consommation positive. Convaincue du potentiel de la blockchain pour organiser la gouvernance à l’échelle locale et valoriser les actions solidaires et responsables, l’équipe compte déployer sa solution sur des territoires comme Darwin à Bordeaux. Rencontre avec ses co-fondateurs, Allan Floury et Alexandre Mézard.

Quelle est l’ambition derrière Poi ?

L’enjeu pour nous est de faire basculer l’économie financiarisée et promotrice de l’hyper-consommation vers une économie d’impact ancrée sur les territoires, dans laquelle sont pris en compte les comportements positifs et sont promus les acteurs individuels ou organisations qui ont choisi de les adopter. Nous arrivons avec un double rôle : en tant qu’architecture qui digitalise, sécurise et met en réseau les monnaies locales pour en fluidifier l’usage, mais aussi comme interface pédagogique et gamifiée qui, à la manière d’un Nudge, sert de vecteur d’éducation populaire en aidant à prendre “la bonne décision”, comprendre les conséquences de nos actions et découvrir comment aller plus loin.

En quoi l’usage des Monnaies Locales Complémentaires est-il essentiel pour revitaliser les territoires ?

Les MLC sont le reflet du manque de confiance grandissant des citoyens envers les monnaies étatiques, souvent enfermées dans des spirales inflationnistes. Elles répondent à une envie collective de se réapproprier l’outil monétaire, flécher la consommation vers les acteurs locaux. Maintenir une économie locale, contrôlée par les habitants d’un territoire, limite les délocalisations, la spéculation et l’évasion fiscale. Malheureusement la désinformation est encore trop forte et il est urgent de se réapproprier ces sujets car les enjeux sont énormes. Nous sommes convaincus que l’économie d’impact n’est désormais plus un doux rêve et recèle une réalité tangible créant d’importants flux financiers. Pourtant, la difficulté de mesurer l’impact d’un comportement, d’une organisation est l’une des problématiques les plus frappantes quand il s’agit d’aborder l’émergence d’économies locales prospères.

Comment la blockchain peut-elle encourager ce passage à l’échelle ?

Nous avons expérimenté des solutions de stimulation de la consommation positive sans blockchain mais nous en avons vite aperçu les limites. Comment répartir plus justement les flux de valeurs quand, dans ce milieu de l’économie d’impact, ce sont en général toujours les mêmes qui font les efforts, et souvent les mêmes qui en profitent ? La blockchain permet d’associer une communauté impliquée à un circuit de validation vertueux et participatif, et de générer un système de récompense cohérent et légitime. C’est par cette technologie qu’on peut créer des gouvernances locales vraiment décentralisées.

Illustration de la monnaie locale décentralisée sur le site www.poi.app

Comment fonctionne votre solution ?

Grâce à une blockchain et une grille de critères (local, éthique, respect de l’environnement, etc.) construite avec les acteurs les plus influents dans le domaine des local footprints et du développement durable, nous donnons vie à un protocole qui mesure et incentive de façon transparente l’impact positif de nos actes du quotidien (consommation, mobilité, éco-gestes, etc.). À la manière de Bitcoin, qui via son protocole Proof of Work récompense les personnes qui allouent de la puissance de calcul pour cryptographier et sécuriser le réseau, nous utilisons la Proof of Impact pour redistribuer la valeur aux parties prenantes générant des externalités positives. Notre jauge d’impact, adossée à la Proof of Impact, permet d’induire des comportements de plus en plus responsables, favorisant une contribution progressive à la résilience des territoires. Le token quand à lui vient nourrir le réseau en donnant du poids à tous les mécanismes en place pour assurer la pérennité du système.

Nous voulons offrir aux utilisateurs une expérience qui leur permet de mesurer et d’améliorer simplement leur impact local à l’aide de différents critères et une diversité de solutions référencées, mais aussi de les récompenser pour les actions effectivement réalisées. De même, nous souhaitons orienter une partie des crypto-monnaies générées vers le financement d’initiatives locales.

A qui s’adresse-t-elle ?

Nous nous adressons aux acteurs “à impact” : citoyens consommant localement des produits éco-responsables, commerçants ayant sélectionné ses marchandises ou fournisseurs en fonction de critères éthiques et environnementaux, startupers développant des solutions solidaires, collectivités voulant appuyer les comportements positifs sur son territoire.

Vous vous apprêtez à déployer un POC à Darwin, pourquoi ce choix ?

Darwin est un lieu magique qui vient de fêter ses 10 ans, accueille plus d’un million de visiteurs par an en tant que deuxième lieu le plus visité de Bordeaux et commence à faire des émules partout en Europe. C’est un concentré d’économie positive qui réunit 400 personnes chaque jour. Pour tester notre solution, le choix nous a semblé évident. Notre système permettra de faciliter les paiements en MLC, de récompenser les actions positives des résidents de l’écosystème tout en participant au financement des projets associatifs qui y sont présents. Notre POC se lancera en octobre, puis nous l’implanterons dans 3 à 4 territoires supplémentaires début 2019. Cela nous permettra de préparer une ICO avec un produit opérationnel, une communauté installée et un solide track record dans le milieu d’année 2019.

Comment avez-vous constitué l’équipe ?

Nous avons la chance de porter un projet qui fédère. Nous avons démarré avec la première startup sociale d’Allan, CforGood (une carte de consommation positive dans laquelle les commerçants éco-responsables autour de soi proposent des bons plans accessibles en échange d’un don libre à une association). Quand elle fit face à des problèmes de scalabilité, nous avons décidé de changer de paradigme en intégrant la blockchain. Frédérique Pétris, la CTO de CforGood suivie de Jean-François Boisson, président de Ouishare, nous ont rejoint en tant que Fullstack developer et CFO. Notre CTO, Gabriel Dehan, est un des plus anciens professeurs du Wagon et se saisit des grands sujets d’exploration tech. Nous collaborons avec des chercheurs, et intégrons au rythme des avancements du projet des profils tech et produit.

Nous avons aussi constitué un board d’advisors de très grande qualité comme Alain Tingaud ou Michael Amar, le directeur de création chez Havas Paris, un spécialiste des dynamiques territoriales, un spécialiste du design de services ou encore le co-fondateur d’une success story dans les app fintech. Un panel incroyable.

Quels sont les enjeux les plus pressants pour une startup blockchain qui se lance en France aujourd’hui ?

Aujourd’hui, le plus urgent est la nécessité de trouver un cadre structuré et sain dans lequel avancer. L’environnement, qu’il soit comptable, juridique ou financier est encore trop flou ou inadapté et cela pose de véritables problèmes notamment dans la préparation d’une ICO. Ainsi nous travaillons main dans la main avec l’AMF pour être “dans les clous”. Il est primordial pour nous d’être partie prenante de la réglementation des crypto-monnaies pour que nous puissions nous y conformer au plus tôt et avancer sereinement sur notre développement.

Comment vous situez-vous dans l’écosystème des startups blockchain ?

Étant donné notre portée sociale et environnementale, notre position est un peu particulière. Les frictions créatives sont nombreuses avec les startups de la blockchain, nous envisageons des partenariats conséquents avec des croisements technologiques pour ne pas réinventer la roue. Le potentiel de la blockchain et ses applications sont vertigineux et l’enjeu est bien de s’approprier ces sujets le plus vite possible, ainsi à travers Poi, nous souhaitons contribuer à cette prise de conscience pour apaiser les fièvres spéculatives et orienter l’attention sur le développement d’usages concrets et la création de dynamiques vertueuses à moyen terme. L’état d’esprit qui règne dans l’écosystème blockchain est assez inspirant, boosté par la culture du monde open-source, les acteurs se rencontrent et n’hésitent pas à coopérer avec un état d’esprit très proactif. C’est nécessaire, car tout est encore à construire.