Le startup studio, un contre-modèle pour le développement de technologies pionnières

Si le modèle hérité de la Silicon Valley fait encore recette auprès de bon nombre de structures d’accompagnement, celui du startup studio gagne du terrain alors qu’il se pare de nouvelles couleurs : celles d’un avant-gardisme technologique. All Turtles, spécialisé dans l’intelligence artificielle, mais aussi Quattrocento, spécialisé dans les sciences du vivant, réinventent à leur manière l’accompagnement d’entrepreneurs en les soulageant de la structure de l’entreprise — afin qu’ils se concentrent sur l’essentiel.

Le modèle du startup studio est fondé sur le constat que les chances de succès des startups sont amoindries par la surcharge administrative et financière qui pèse sur leurs épaules. Il est plus facile pour un entrepreneur de parvenir à concevoir un bon produit lorsqu’il n’alloue pas les trois quarts de son temps à une levée de fonds. Pourtant, il s’agit encore du paradigme dominant l’écosystème entrepreneurial aujourd’hui. Un étudiant fraîchement sorti d’école rejoindra l’incubateur/accélérateur de son choix et devra se plier à un modus operandi bien connu : de la création de statuts jusqu’à la première levée de fonds — sans toujours passer par la case produit. Replacer le produit au coeur de la mission de l’entrepreneur, c’est justement la vision partagée par les adeptes de ce modèle d’accompagnement dans l’air du temps.

L’innovation sans la startup

Marqué par l’arrivée de Rocket Internet en 2007, il s’agit d’un paradigme relativement récent. Le scepticisme des débuts a aujourd’hui laissé place à un nouvel engouement autour de ce modèle qui semble répondre aux contradictions du système de venture capital classique — comme l’énonce Phil Libin, “le modèle de la Silicon Valley est dépassé”.

A rebours d’un système qui place le nombre de zéros de la levée de fonds avant le développement approfondi du produit, le startup studio émancipe les entrepreneurs de la quête du Graal, tout en assurant leurs arrières. Mathieu Grisolia, program manager chez Quattrocento, un “company builder” spécialisé dans les sciences du vivant, souligne : “c’est souvent très compliqué de lever de l’argent quand on n’a pas encore prouvé sa valeur. Les entrepreneurs sont pris dans un engrenage qui n’est pas toujours positif.”

De son côté, l’ex-PDG d’Evernote l’affirme : “l’entreprise est un vaisseau bien fragile pour soutenir l’innovation.”

Il ne faut pas s’y tromper en jetant le bébé avec l’eau du bain, mais plutôt s’émanciper du carcan de la startup, avec son lot de contraintes et de “bullshit”.

“Il y a une grande confusion quand on parle d’innovation” souligne Mathieu Grisolia. Un propos soutenu par Ishan Bhojwani, membre de l’incubateur de services publics numériques, beta.gouv.fr, il y a quelques jours lors de la conférence consacrée aux studios de création du festival Futu.r.e.s à Paris, pour qui “l’innovation, ce n’est pas la startup”.

Un modèle qui fait la part belle au développement du produit

Le startup studio permet avant tout de mutualiser les ressources nécessaires. L’équipe cœur du startup studio est constituée d’experts des différents métiers, et travaille en étroite collaboration avec l’équipe de chaque projet. Elle prend sous son aile ces jeunes entrepreneurs ambitieux et leur permet de ne se préoccuper que d’une unique mission : celle de transformer leur idée en un produit qui trouve son marché.

Selon Mathieu Grisolia, on fait peser une responsabilité trop importante sur les épaules de ces entrepreneurs en leur demandant à la fois de lever des millions, de créer beaucoup d’emplois, d’apporter de la valeur à l’écosystème… Il s’agirait alors de “déresponsabiliser l’innovation”, et en priorité de permettre à ces entrepreneurs de tester leur idée en la développant.

Se donner les moyens de répondre aux incertitudes liées aux technologies pionnières

Alors que les acteurs comme Rocket Internet se concentrent sur des produits et des services technologiquement connus, c’est le contraire que défendent certains de ces nouveaux startups studios. La vision de Phil Libin est justement de promouvoir un modèle d’accompagnement qui réponde aux incertitudes liées aux technologies pionnières. Il défend qu’aujourd’hui les avancées en terme d’intelligence artificielle sont telles qu’il est possible en quelques mois de donner une consistance technique à ses idées.
C’est pourquoi All Turtles ambitionne de donner les moyens à ces entrepreneurs d’être les premiers à développer sur le marché des technologies fraîchement mises au point.

Du côté de Quattrocento, il s’agit de faire émerger des produits issus de la recherche, alors même que les chercheurs ne souhaitent pas toujours se lancer eux-mêmes dans une aventure entrepreneuriale. L’accompagnement que permet un tel modèle représente l’opportunité pour ces académiques de continuer leur travail tout en déléguant le développement de produits qui en découlent. Dans ce contexte, la recherche est adossée à l’entreprise, mais détachée de ses contraintes.

Épouser les spécificités du secteur

Mathieu Grisolia nous confie “Quattrocento est spécialisé dans l’appareillage pour les sciences du vivant, et ce qu’on fait, on ne peut pas le faire dans tous les domaines, ni pour tous les projets”. Des domaines en mutation permanente, qui donc imposent aux structures d’accompagnement d’en faire autant : “on ne développait pas de l’intelligence artificielle il y a 5 ans au même rythme qu’aujourd’hui” explique Phil Libin.

Alors que le startup studio ou company builder semble être un modèle propice à la cristallisation de technologies pionnières, ses modalités sont directement dépendantes des évolutions des secteurs auxquels ils sont attachés. Accompagner les technologies pionnières de demain, c’est alors adopter un modèle éminemment fluide… Une complexité qui ne freine pas ces nouveaux acteurs à la conquête de l’innovation de demain.