Les chercheurs-entrepreneurs: une espèce en voie d’apparition

Cette image est Une nouvelle génération de chercheurs, dès la thèse en poche, ou après des années de service en labo, délaisse volontiers la blouse blanche et les publications pour monter une boîte.

Une nouvelle génération de chercheurs, dès la thèse en poche, ou après des années de service en labo, délaisse volontiers la blouse blanche et les publications pour monter une boîte.

Que n’entend-on pas d’appels aux chercheurs à lever les yeux de leurs livres, délaisser leurs paillasses et se tourner vers les startups ! Pourtant, le passage de la posture de chercheur à celle de chercheur-entrepreneur implique une acculturation qui remet en cause certains caractères fondamentaux de la recherche. Comment encourager cet élan sans briser la carrière, les startups et le moral ?

La question de l’entrepreneur scientifique ne se pose pas de l’autre côté de l’Atlantique, où la collaboration entre les laboratoires de recherche et les entreprises est profondément ancrée dans la culture et les pratiques. Mais en France ? Si les entreprises tech et startups anglo-saxonnes s’arrachent nos scientifiques les plus brillants, qu’elles attirent grâce à des conditions de travail incomparables, la création de startups par les chercheurs reste encore confidentielle.  Dans l’imaginaire de certains entrepreneurs, les chercheurs sont ces êtres solitaires, à peine pourvus d’un corps, qui poursuivent une quête scientifique désintéressée sans se soucier d’argent, enfermés dans leur laboratoire. La tête dans les étoiles. Et le nez… surtout pas dans les affaires !

Commençons par rappeler que l’ère industrielle s’est déployée sur le terreau des poussées scientifiques sans précédent, couplées à une économie de marché en pleine expansion. Aujourd’hui, nombre d’applications en intelligence artificielle reposent sur les avancées de la recherche en deep learning  vieilles de trente ans ! Si la question se pose aujourd’hui avec un sentiment d’urgence, c’est qu’on assiste à une migration des chercheurs depuis les laboratoires publics vers les entreprises privées, comme en témoigne par exemple la position de Yann LeCun, papa du deep learning, au sein de Facebook. Selon la chercheuse Sophie Dutillier, « l’Etat, finançant de moins en moins la recherche scientifique, incite les chercheurs qu’il avait fonctionnariser à devenir des entrepreneurs. »

Des startupers scientifiques

Depuis les années 2000, une nouvelle génération de chercheurs, dès la thèse en poche, ou après des années de service en labo, délaisse volontiers la blouse blanche et les publications pour monter une boîte. C’est le cas de Jacques Lévy-Véhel, auparavant directeur de recherche à l’INRIA, qui a monté Case Law Analytics, une startup qui emploie l’intelligence artificielle pour quantifier l’aléa judiciaire. Ou encore celui de Lambert Trenoras, qui a fondé Gyrolift, dispositif de mobilité basé sur un gyropode. Quant à Olivier Clatz qui, après un post doctorat à Harvard, six années à l’INRIA et la création de Therapixel, une startup de solutions d’imageries médicales, il confesse : « je ne sais pas si je soupçonnais le fait que je deviendrais un jour entrepreneur. » Ce qui l’a poussé à entreprendre ? « Assez vite, j’ai eu la volonté d’aller plus loin que les travaux de recherche. De pouvoir voir et toucher du doigt l’application et la mettre dans la main des utilisateurs. Et puis probablement l’esprit d’aventure. »

Ces démarches ne sont pas celles de quelques extravagants, mais plutôt « une tendance de fond » selon ce chercheur devenu récemment membre du CNNum. D’ailleurs, l’étude menée par PwC sur les chercheurs startupers en France lui donne raison. En 15 ans, ce sont 1 571 chercheurs du secteur public qui ont ainsi sollicité le ministère de la Recherche pour participer à la création d’entreprise. Ce changement de veste, on le doit aussi à la mue des instituts de recherche qui sensibilisent davantage les chercheurs à l’entrepreneuriat pour sortir la recherche de sa tour d’ivoire. Et par-là, contribuer à créer une valeur commerciale à leurs travaux : « Il y a une quarantaine d’employés à l’INRIA dont le métier est d’aller à la rencontre des chercheurs pour discuter avec eux et encourager la création d’entreprise. Activer l’esprit entrepreneurial. Et ça commence à marcher ! On est passé d’un accompagnement de 5 entreprises à une douzaine », raconte Eric Horlait, directeur général délégué de l’INRIA.

Un choc des cultures?

« Activer l’esprit entrepreneurial ». Ces mots rappellent combien il n’est peut être pas si naturel pour les chercheurs les plus puristes de créer des startups. Prise de risque professionnelle et personnelle, mise en pause de la carrière universitaire, nécessité d’acquérir en peu de temps un langage et des connaissances nouvelles, les deux perspectives ne sont pas aisées à faire cohabiter. Comme en témoigne Matthieu Somekh, directeur de l’entrepreneuriat et de l’innovation pour l’X, l’incubateur de l’école Polytechnique dans l’étude PwC : « un scientifique chevronné peut être intéressé par l’idée d’une jeune pousse, mais n’est pas toujours prêt à sacrifier son identité de chercheur sur l’autel du développement produit. »

Contradictoires, voire irréconciliables, les qualités d’un chercheur et les talents d’un startupper ? Pas forcément. Selon Olivier Clatz, « il y a pas mal de similitudes, d’incertitude et de travail de recherche, même quand on est entrepreneur. Partir de zéro, d’une feuille blanche, construire, déconstruire, chercher. Sauf que l’on ne cherche pas forcément la même chose. On cherche davantage un marché. On travaille souvent sur des sujets où l’on tâtonne sans avancer pendant des mois, car dans les deux cas, on est très en amont dans la chaîne de l’innovation. »

Une infrastructure adéquate

Il serait réducteur, néanmoins, de rabattre la problématique sur le seul enjeu de l’acculturation. Certes, l’apprentissage mutuel — du côté des entrepreneurs tant que tu côté des chercheurs — est nécessaire. Mais la collaboration, elle, passe par la création de structures qui permettent à chacun d’être le moteur d’un projet entrepreneurial tout en faisant son métier. En d’autres termes, s’il est naturel qu’un chercheur impliqué dans une startup ait des notions élémentaires, tant en matière de produit que de business model, il ne faut pas lui demander de s’occuper des fonctions support ou faire passer des entretiens RH. Cela, c’est le job des CEO, COO et autres entrepreneurs professionnels. Selon Olivier Clatz, « la grosse différence, c’est qu’un entrepreneur doit savoir sortir de son bureau, ce qui n’est pas la tendance naturelle des chercheurs. »

Mais plutôt que de mettre la responsabilité sur les épaules des chercheurs, on peut expliquer leur rareté dans le monde des fondateurs de startups par le manque de structures où le chercheur peut s’épanouir dans son métier tout en étant plongé dans l’environnement startup. Selon l’étude PwC citée plus haut, ils optent à 79% pour devenir expert ou consultant au sein d’une startup, l’entrepreneuriat stricto sensu étant réduit à la portion congrue (16%).

Et si la solution consistait à recréer les conditions de laboratoire dans le coeur des viviers d’innovation ? Si l’on misait sur la collaboration et la complémentarité avec une équipe entrepreneuriale chevronnée, plutôt que de reprocher au docteur ès sciences de ne rien comprendre au taux d’IRR affiché sur la slide 127 de la présentation investisseurs ? C’est le pari des startups studio comme All Turtles, qui cherchent à aider l’épanouissement de ce qui est unique — les idées et la recherche — en simplifiant ce qui est reproductible. Autrement dit, penser écosystème et infrastructure, plutôt que reconversion.