Les startups au secours des centres-villes

Entre compétition et collaboration, quels sont les nouveaux rapports entre startups et petits commerçants traditionnels des centres-villes ?

D’un côté, les grands acteurs du e-commerce qui imposent une forme de numérisation à tout locataire des centres villes qui tient à garder la tête hors de l’eau. De l’autre, l’apparition de nouveaux types de commerces toujours plus conceptuels, qui ringardisent les existants. Pourtant, la solution pourrait se trouver justement à l’intersection de ces deux dynamiques : des startups qui surfent sur ces nouvelles tendances et proposent des services numériques pour outiller les petits commerçants. Une opération de sauvetage non sans risques.

La surenchère d’offres aux concepts de plus en plus pointus — et aux prix qui semblent échappés d’un coffee shop de San Francisco — portés par des entrepreneurs à l’assaut des niches hipsters, transforme les standards urbains. S’adressant à une clientèle en quête d’une expérience aussi unique que fréquemment renouvelée, incluant les touristes et les expatriés, cette nouvelle forme d’uniformisation représente selon Jean-Laurent Cassely un danger pour « les acteurs attachés à des méthodes plus traditionnelles ».

En parallèle, l’arrivée des plateformes de e-commerce se présente comme la nouvelle menace à l’origine de la lente agonie des petits commerçants des centres-villes. Longtemps associée au rouleau compresseur de la grande distribution de périphérie, les difficultés de ces acteurs indépendants seraient aujourd’hui le fait d’une concurrence dématérialisée. Le commerçant logé au coin de la rue ne se montre pas armé pour lutter contre une offre opulente de produits aux prix cassés, venus des quatres coins du monde et livrés en quelques heures.

Les startups, au lieu de participer à la création d’un tissu urbain élitiste et excluant, n’ont-elles pas un rôle à jouer pour revitaliser les centres-villes ?

Et si la solution résidait dans le problème ?

En France, les plateformes jouant les intermédiaires entre la résistance locale et le public sont de plus en plus nombreuses.

A Paris, Idriss Roumili, co-fondateur de “C’est Frais” affiche son ambition de redynamiser les centres-villes défraîchis : « mes trois associés et moi avons grandi en région parisienne et vu les commerces de proximité disparaître petit à petit après l’ouverture d’un grand Carrefour ».

L’entrepreneur propose donc à ses clients de « redevenir acteurs de leur quartier en consommant local (…) même s’ils n’ont plus le temps de faire leurs courses ». A la croisée des tendances, l’application fonctionne comme une plateforme et propose la livraison (à vélo bien sûr et dans les deux heures) des produits frais issus des commerces de proximité.

Sur le même modèle, la startup Epicery, récemment associée à Monoprix, entend permettre aux artisans d’accéder à une base plus large de clients et de « valoriser leurs stocks 24h/24 ». Sa particularité ? Permettre aux acheteurs de compléter leur commande en ligne chez le commerçant indépendant par une commande au sein de la chaîne de magasins, et vice versa.

Plus loin dans ce paradoxe entre la tyrannie du “à la demande” dématérialisé et la réalité du quotidien de ces petits commerces, la startup au nom évocateur Moneytime leur propose un service de livraison qui s’appuie sur une plateforme numérique. Un équilibre entre coursiers, vendeurs et acheteurs, qui doit permettre à ces commerçants de proximité de s’armer face aux gros acteurs du e-commerce. Malgré son modèle de plateforme, la jeune pousse souhaite affirmer sa singularité :  « Amazon apporte des produits, nous apportons des commerçants. »

Une opération de sauvetage risquée

Pourtant, à vouloir faire “basculer dans le numérique” ces petits commerces, ne les force t-on pas à se conformer à un système de plus en plus contraignant ? Les aider à livrer leurs produits toujours plus rapidement et sans contact avec les clients finaux ne conduit-il pas à les dépecer de ce qui fait le coeur du commerce de proximité — et du plaisir d’habiter au centre ville — le contact humain ?

Miser sur l’expertise de ces commerçants et le rapport d’homme à homme, c’est le parti pris d’entrepreneurs comme les insolites “braqueurs de centre-ville” du Pays basque. Toujours sur le modèle d’une plateforme, ils proposent aux commerçants de publier en ligne leurs produits bradés et aux clients de venir directement en magasin les retirer, ou plutôt de “braquer” ce dernier. Selon le co-fondateur, David Torchala, redynamiser le coeur des villes c’est proposer “l’inverse du drive” : « on veut que les gens reviennent en centre-ville au contact de leurs commerçants en étant passés malgré tout par internet ».

Reste à convaincre les artisans de l’intérêt de proposer leurs produits à prix cassés sur internet pour rester dans la course.

Mettre en valeur l’expertise de ces commerces de proximité tout virtualisant les échanges, c’est le pari des entrepreneurs bretons de “Veando” qui propose un service de mise en relation par appel vidéo entre clients et artisans.
Les habitants de Vannes peuvent ainsi appeler leurs commerçants en vidéo pour profiter de leurs conseils, visualiser leurs produits et finaliser leur achat. Toujours destinée à cette « clientèle active qui a quitté les centres-villes par manque de temps », l’idée est de lui permettre de se « téléporter dans ses boutiques locales ».

« Il suffit de montrer l’étal ou les présentoirs avec la caméra de sa tablette pour présenter ce que l’on a à vendre ». Faire perdurer ce contact humain par tablettes interposées, un modèle ambitieux dont la pertinence en terme d’usage reste à prouver.

L’ambiguïté est reine : d’un côté, ces startups sont animées par l’ambition louable de revaloriser les commerces de proximité selon les normes de compétitivité en vigueur, de l’autre, elles confortent cette tyrannie de l’immédiateté qui semble contradictoire avec le mode de consommation authentique et responsable qu’elles revendiquent.

Finalement, faut-il embarquer ces petits commerces dans une accélération des modes de consommation et une compression des prix, ou ces derniers doivent-ils préserver leur spécificité à travers une expérience d’achat connectée à la réalité ?

Contre la plateformisation de l’économie de services, les pouvoirs publics semblent avoir un rôle à jouer pour valoriser les initiatives entrepreneuriales qui contribuent à la diversité et à la prospérité de ces commerçants.