Les startups sociales ont-elles vraiment besoin de l’impact investing ?

This image of hand reaching for the sky symbolizes tech for good.

L’impact investing prend de l’ampleur en France et interroge la mesure d’impact des startups de la tech for good. (Crédit photo: Carlos Arthur/Unsplash)

Le développement de l’impact investing en France laisse présager une opportunité nouvelle pour les entrepreneurs de la tech for good, à condition que ces derniers parviennent à s’accorder avec leurs investisseurs sur une ligne de conduite commune pour mesurer cet “impact”, toujours convoité mais si difficile à définir.

On pensait que l’ambition de “changer le monde” en montant une startup dans le tech était devenu une image d’Epinal, mais on se trompait. Désormais, certains n’hésitent plus à en faire un critère de choix pour allouer et obtenir des financements, à condition de remplir des exigences strictes de retour sur investissement. L’impact investing, ou investissement à impact social, prend de l’ampleur en France et contribue à faire émerger des solutions technologiques orientées vers l’intérêt général.

Un nouveau souffle pour la tech for good ?

En 2018, il est de bon ton d’être investi d’une mission. Dans un contexte de remise en cause des modèles dominants de la tech, l’essor de la mouvance conciliante de la tech for good en France appelle à l’expansion des modèles alternatifs de financement. Réunies sous l’égide de France Digitale avec le réseau FEST (pour France Eco-Sociale Tech), plusieurs startups bien connues de l’écosystème se sont entourées d’acteurs de l’investissement et de l’accompagnement pour faire émerger un contre-modèle. Simplon, Bayes Impact, Entourage, Voxe, Fluicity… Les figures de proue de l’entrepreneuriat tech et social veulent prouver la viabilité de leurs modèles, encore souvent accusés de peiner à atteindre la rentabilité.

En associant les méthodes éprouvées du capital risque à la mesure de l’impact sociétal d’une startup, l’impact investing veut prouver que la tech qui se met au service de l’intérêt général est profitable. Contrairement à l’investissement socialement responsable (ISR) tel qu’il est pratiqué depuis déjà de nombreuses années en France, l’impact investing place les critères sociaux et environnementaux au même niveau que les critères financiers, et affiche clairement une volonté de retour sur investissement dans ces domaines. “Nous voulons dire que la recherche d’impact n’est pas incompatible avec le business” témoigne Nicolas Celier, cofondateur de Ring Capital et administrateur de France Digitale à l’initiative de FEST. Bien sûr, une entreprise sociale peut être lucrative (n’est-ce pas d’ailleurs ce qui caractérise l’ESS ?) mais, dans le cas des startups, concilier impact positif et modèle actionnarial est une autre affaire.

“Faire entrer le capital risque dans le XXIe siècle”

Bien qu’encore balbutiant, l’impact investing représente déjà 114 milliards à l’échelle internationale selon les chiffres du GIIN, le réseau international créé par la fondation américaine Rockefeller en 2009 et qui s’est imposé comme l’organisme de référence. En France, 400 startups ont été financées par les membres du club Impact de France Invest, pour 1,2 milliard d’euros. La moitié d’entre elles visent à créer de l’emploi durable, comme OpenClassrooms, la plateforme en ligne de formations diplômantes qui vient de lever 60 millions de dollars auprès de l’américain General Atlantic, et dont la mission est d’accompagner un million de personnes vers l’emploi d’ici 2025.

“OpenClassrooms est l’exemple parfait d’un alignement entre projet d’impact et business model viable” se félicite son investisseur historique, Laurence Méhaignerie, présidente du fonds Citizen Capital. C’est aussi le signe que l’impact investing veut voir grand. Pionnière dans le domaine, cette conseillère politique repentie a créé son fonds en 2011, le seul à détenir le label B-corp, ces benefit corporations engagées pour le bien commun. Pour elle, l’impact investing est “le capital risque du XXIe siècle”, et le témoignage d’un changement de culture de la tech.

Bienvenue dans l’ère de l’impact

Toujours selon Laurence Méhaignerie, cette stratégie d’investissement représenterait aujourd’hui en France 5% du private equity. Mais le vent va tourner, nous assure-t-on. Hier encore considérés comme les Bisounours de la finance, les investisseurs “à impact” sont en passe de devenir les nouveaux it boys de la place financière. “À l’époque, on rigolait quand j’expliquais que je voulais faire de l’impact. Mais le regard qui est porté sur l’impact investing a changé”, explique Nicolas Celier, “car c’est une question générationnelle : l’impact attire les nouveaux talents”. En quête de sens, les aspirants investisseurs ne se contentent plus d’un venture capital dont l’image se réduit à la pure quête de profit, mais intègrent pleinement le discours porté par la mouvance conciliante de la tech for good. Ils veulent désormais soutenir la mission de startups technologiques qui ont su faire fi des paradoxes : la “startup à impact” sera ROIste mais durable, scalable mais sociale.

L’essor de l’impact investing s’inscrit dans une transformation plus globale de la finance, qu’incarne bien l’appel à “travailler pour le bien commun” de Larry Fink, CEO de BlackRock, le plus puissant gestionnaire d’actifs au monde. Ainsi, les tenants de l’impact investing revendiquent la nécessité pour les entreprises de définir clairement leur “mission” à long terme, celle capable de mettre leur réussite économique au service de l’intérêt général. Et c’est là que demeure une question, car dans son idéal de “capitalisme inclusif”, à qui s’adresse finalement l’impact investing ?

Les startups perdues dans la tour de Babel

D’après France Invest, la majorité des startups soutenues en France par des Impact VCs oeuvrent pour l’environnement et le développement local, à l’image de Phenix, devenue leader français de la valorisation des invendus. Mais en vérité, les portefeuilles intègrent des startups aux ambitions si diverses qu’il est difficile de déterminer le profil type d’une startup d’impact. Idem côté investisseurs, où l’absence de standards méthodologiques et de segmentation du secteur rendent les offres complexes à évaluer.

Il faut dire que pour l’heure, les VCs avancent encore en ordre dispersé. Chaque fonds développe ses propres méthodes de sélection, d’accompagnement et d’évaluation de l’impact social et environnemental et du business plan des startups. Pour gagner en maturité, certains invitent les acteurs de l’impact investing à trouver un langage commun, normalisation d’autant plus difficile que chaque projet nécessite des indicateurs d’impact propres. Mais de toute évidence, les critères classiques ne suffisent plus. “Le problème, c’est que les produits financiers sont standards sur 10 ans, or ce n’est pas une durée suffisante pour créer et mesurer une valeur durable”, souligne Laurence Méhaignerie.

Tout reste à inventer, et le rôle de chacun doit se préciser. Dans la foulée du projet de loi PACTE et du lancement de French Impact, la question du rôle de l’Etat et des institutions publiques dans ces mécanismes est aussi à définir. Au Royaume-Uni, l’impact investing a pris son envol en 2012 grâce au soutien du fonds public Big Society Capital et compte largement sur l’acteur public pour son développement. En France, le statut d’entreprises “à mission” impose aux startups tech et sociales de clarifier leurs impacts réels, pour se prémunir d’une déferlante annoncée d’impact-washing. Et là-dessus, les VCs pourraient être leurs meilleurs alliés.