L’entrepreneuriat comme planche de salut

Depuis les années 1980, le chômage nous colle à la peau comme un vieux chewing-gum à une semelle. En 2017, il était encore de 9,4%, un taux vertigineux qui explose chez les populations les plus éloignées du bassin de l’emploi : réfugiés, sans-abris, ex détenus…

Pour ces personnes trop souvent écartées des circuits classiques du travail, se créer un emploi sur mesure est parfois la seule solution.

Zoom sur quelques programmes qui entendent remettre un pied à l’étrier à tous ceux qui ne sont pas partis avec les mêmes chances que beaucoup d’entre nous.

Femmes réfugiées : trouver sa place en terre inconnue

Depuis 2015, Techfugees mobilise les techos pour soutenir l’intégration sociale des réfugiés.

Et depuis février dernier, la branche française de l’association a lancé en partenariat avec TechFugees Global le TechFugees Women Fellowship, un programme de mentorat de 6 mois dédié aux femmes. Venues entre autres de Syrie, du Congo ou du Sri Lanka, elles ont participé à des ateliers leur permettant d’élaborer ou peaufiner leur projet d’entreprenariat. Le but : comprendre comment fonctionne le marché du travail en France, apprendre à utiliser les réseaux sociaux, affiner leur vision et étoffer leur connaissance de l’écosystème.

Joanna Kirk, Présidente de TechFugees France, explique : « Après l’apprentissage de la langue, comprendre l’administration et le monde du travail français est le plus gros défi pour ces femmes. » Ce n’est bien entendu pas le seul…

« Nous avons essayé de créer un programme qui permette aux participantes de se réorienter tout en poursuivant leurs activités professionnelles, administratives et personnelles. Certaines ont suivi le programme en parallèle d’un emploi temporaire par exemple. Nous avions rendez-vous tous les lundis dans un lieu différent, comme Facebook, Station F, Willa, Simplon ou Leetchi. L’objectif était de leur offrir une vision aussi complète que possible des différents acteurs de l’écosystème numérique français, tout en maximisant les opportunités de rencontres avec des mentors, voire de potentiels employeurs. Ce n’est pas un programme standard dans la mesure où les besoins et situations individuelles peuvent être différents. Cela nécessite d’être à l’écoute, réactif et d’apprendre quels sont ces besoins spécifiques. »

Sur les 12 femmes retenues, une majorité d’entre elles ont entre 25 et 30 ans, à l’exception de Leen, architecte syrienne, qui propose depuis presque deux ans des tours guidés dans Paris. Son projet : développer un volet réalité virtuelle à ses visites.

A ce jour, Joanna entend solidifier la V2 du programme. Pour cela, elle récupère un maximum de retours de la part des participantes et des partenaires.

« Cet objectif, on ne le prend pas à la légère, car les personnes concernées comptent vraiment sur nous. A l’issu de la V1, nous étions un peu comme une famille, très soudés. Techfugees pense à monter un programme équivalent dans un autre pays et nous pourrons partager nos apprentissages. De notre côté, dans le chapitre français, j’aimerais impliquer les participantes qui le souhaitent à la gestion de cette V2. Au contact de ces femmes, nous avons énormément appris. Au moins autant qu’elles ! »

(Si vous souhaitez apporter une petite pierre à l’édifice, venez donc faire un tour au prochain TechFugees Summit de Paris, en octobre prochain, et pourquoi pas proposer vos services de mentor…)

SDF : créer son emploi pour sortir de la rue

Partant du constat que de plus en plus de personnes se retrouvent sans domicile faute de travail, la toute jeune association Prêt du Cœur créée par Edouard Caudet aide les personnes en situation précaire à réaliser leur projet. Pour cela, elle octroie des prêts d’honneur, des « micro-crédits sociaux », sans condition de logement ou de fiche de paie.

Sarah Coindevel, responsable Mécénat, explique : « 33% de Français ont un esprit entrepreneurial, qu’ils soient salariés ou SDF. Beaucoup ont une expertise qui leur permettrait de commencer leur projet une nouvelle vie, mais n’ont pas les moyens financiers… »

Depuis juillet 2017, Prêt du Cœur conseille et accompagne une poignée de sans-abris trop souvent coupés du système bancaire. Destiné à des SDF sur la voie de la réinsertion, souvent déjà pris en main par une structure les hébergeant, l’association entend briser le cercle vicieux du « pas de domicile – pas d’emploi – pas de prêt » pour instaurer un cercle vertueux : chaque personne soutenue aura pour mission d’aider à son tour, afin de créer une chaine d’entraide. En plus de son soutien financier, l’association accompagne ses bénéficiaires sur toutes les phases de la création d’entreprise, notamment sur la partie valorisation de l’offre commerciale.

A terme, la structure espère pouvoir proposer un espace de coworking solidaire assorti de logements transitoires.

Pour perdurer, Prêt du Cœur a besoin de dons et de l’expertise de bénévoles, si cela vous dit, écrivez-leur un petit mot.

Anciens détenus : pas de retour à la case prison

2004 aux Texas : soutenu par le Département de la justice pénale de l’état, le Prison Entrepreneurship Program est lancé pour proposer à certains condamnés triés sur le volet les conseils de cadres sup, entrepreneurs et étudiants en MBA. Sur 2500 volontaires, seul 300 sont retenus, dont 70% terminent l’exigeante formation : 1000 heures d’enseignement sur une période de six mois couplées à des centaines d’heures de devoirs durant lesquelles les participants planchent sur le business plan de l’entreprise qu’ils souhaitent créer une fois libérés. Sur les sept dernières années, 100% des participants ont retrouvé un emploi ou créé le leur dans les 90 jours suivant leur sortie.

2018 en France : près de 70 000 détenus, dont 60% en moyenne risque de récidiver. Pas étonnant, sachant que seulement 25% d’entre eux trouveront un emploi stable l’année de leur libération…Pourquoi ? Des embauches frileuses vis à vis d’anciens prisonniers, mais surtout un manque d’accompagnement au monde professionnel : les prisons françaises n’offrent qu’entre une heure et une heure trente d’activités professionnelles par jour…

Inspiré par l’initiative texane, le Cnam a conçu un programme équivalent. Christelle Guéguen-Kuntz, chargée de coordination de projets au Cnam, s’occupe du programme « Emergence » : « Nous accompagnons sur six mois un groupe d’une dizaine de personnes dans la structuration d’une idée de création d’entreprise pour susciter chez eux une réflexion qu’ils n’auraient pas menée naturellement. »

Les résultats obtenus dans le cadre de la formation sont très encourageants : le taux de présence est de 100%, et 50% des détenus qui suivent ce programme l’ont complété par l’apprentissage de disciplines en rapport avec la création d’entreprise, comme la comptabilité ou l’informatique….

Néanmoins, difficile encore de mesurer le succès à long terme du programme : « pour l’instant on ne compte pas de créateur d’entreprise issu de cette formation. La plupart des formés sont encore incarcérés mais aussi parce qu’à leur sortie de prison, les étudiants empêchés préfèrent couper tous les liens avec la prison, nous perdons donc le contact. »

Faute de moyen, le programme risque d’être suspendu…

A quand une startup pour prendre la relève ?